—Mais tu m'as dit que ce bois est peu sûr, que l'on vient d'y assassiner quelqu'un. Sinon, je veux bien.

—N'aie pas peur, chère ange. Cet endroit est encore le plus sûr. Plus près de la ville, dans l'allée des platanes qui mène à la rue du Roi, entre les villas, c'est là que c'est dangereux.

—Mais que dira-t-on à l'hôtel, si nous rentrons si tard?

—L'hôtel est ouvert toute la nuit. Le portier dort dans sa loge. Tu connais bien le numéro de ta chambre. La femme de chambre a sûrement mis la clef sur ta porte. D'ailleurs, une excuse est vite trouvée. Moi-même, je prends souvent une chambre dans cet hôtel quand je ne veux pas réveiller le concierge de mon oncle. Je prends la première clef, j'y suis comme à la maison. Ton voisin est parti aujourd'hui, la chambre à côté est vide, je m'y logerai.

—Puisque tu me tranquillises, essayons-le. Aide-moi à me déshabiller.

Il jeta aussitôt son bonnet, son brandebourg et sa chemise et m'aida à dénouer mon corset. En moins de trois minutes, nous étions tous les deux nus au clair de lune.

Arpard n'avait encore jamais vu une femme. Il tremblait de tout le corps. Il s'agenouilla devant moi et se mit à baiser chaque endroit de mon corps avec des paroles doucement murmurées et ferventes comme une prière, comme ces lentes prières des moines de l'Inde qui, réunis en collèges, prient des heures durant en une sorte de bruissement fait de paroles indistinctes, assez semblable aux rumeurs de certains insectes. Enfin je lui échappai et je sautai dans l'eau. Je me mis à nager avec vigueur. Arpard ne nageait qu'avec une main. Il m'étreignait de l'autre. Parfois, il plongeait. Sa tête bouclée entrait dans l'eau, puis reparaissait comme celle d'un charmant dieu aquatique, d'un nain mignon, gardien des trésors mythiques. Nous reprîmes bientôt pied. L'eau était moins profonde. Nos désirs nous jetèrent dans les bras l'un de l'autre et je reçus résignée les douces caresses qui, je le sentais, auraient pu facilement me détruire. Cependant, je ne pensai pas un seul instant aux suites possibles de mon abandon. Si j'avais vu un poignard entre ses mains, j'aurais offert ma poitrine à ses coups. Comme il était inexpérimenté, la crise était là avant qu'il eût commencé à me dire son amour, et il resta un moment muet dans la belle nuit, sans savoir que dire ni que faire. Mais il ne perdit pas courage. Il m'étreignit plus fort. Il haletait, ses doigts se crispaient dans ma chair. Il me disait en mots entrecoupés la douceur et la violence de cet amour qu'il voulait me donner une fois pour toutes, c'est-à-dire qu'il serait l'unique de sa vie, et, sans le croire, je me flattais qu'il en serait peut-être ainsi. Cela eût été douloureux, si ça n'avait pas été exquis.

J'étais maintenant sûre du résultat. Le frisson le plus voluptueux parcourait tous mes membres. Je le ressentais surtout dans la tête, puis aux pieds, dans les orteils. Mes yeux étaient tout grands ouverts et les larmes jaillissaient si impétueuses qu'il crut—ainsi qu'il me l'avoua plus tard—que c'était l'eau du bassin et non mes larmes. Ce frisson excita chez lui le même frisson et je sentis le tremblement me gagner, qui ne voulait pas finir. Nous tremblions tous deux, non pas de froid, mais à cause de ce frisson singulier et profond qui nous parcourait de la nuque au bout des orteils. Enfin son courant électrique me traversa de part en part. Nous étions serrés l'un contre l'autre, incapables de dire un mot, sans pensée, abîmés dans un lourd rêve d'amour. J'aurais voulu rester ainsi toute une éternité, jusqu'à la mort. Mourir ainsi serait l'extrême béatitude.

Le vent nous apportait le carillon de l'église de Sainte-Thérèse. Il sonnait minuit. Je dis à Arpard qu'il était l'heure de rentrer en ville, que nous pourrions reprendre nos jeux à l'hôtel. Il m'obéit immédiatement. Il me pria de bien vouloir lui permettre de me porter dans ses bras, comme un enfant, jusqu'au bord. Il me prit dans ses bras, je lui nouai les miens autour du cou et il me porta jusqu'au banc où étaient mes habits. J'enfilai tout de suite mes bas, il noua mes bottines en embrassant continuellement mes genoux et mes mollets. Enfin nous fûmes prêts et allâmes au rond-point. Devant le tir, à la sortie du petit bois, était un fiacre. Le cocher était sur son siège. Arpard lui demanda de nous mener immédiatement en ville, contre un bon pourboire. Il lui indiqua la place de Saint-Joseph. Il voulait cacher au cocher qui j'étais et où je demeurais. Moi aussi j'étais devenue prudente et j'avais descendu ma voilette. Le cocher accepta pour un florin d'argent. Nous montâmes dans le fiacre, qui partit au galop. Le cocher devait être de retour peu après minuit: il avait amené des jeunes gens au tir et il n'était pas libre.

Nous descendîmes à la place de Saint-Joseph. Ce n'était plus bien loin jusqu'à l'hôtel. J'entrai la première; il alla chercher les clefs et je l'attendis devant ma porte. Il m'apporta la clé au bout de quelques minutes. Le portier dormait. Personne ne nous avait vus rentrer.