J'avais envie de remplacer Anna auprès de la fille. Anna remarqua le changement de ma physionomie. Elle cessa son jeu et me demanda:

—Voulez-vous essayer? Et toi, Nina (elle s'adressait à Mme de B...), ne reste pas ainsi comme une bûche. Amuse-toi avec mademoiselle.

Mme de B... éclata de rire. Elle se mit à l'aise et je fis de même. Anna ne suivit point notre exemple, et pour cause: un corps aussi abîmé que le sien nous aurait enlevé toute envie de plaisanter.

Nina (Mme de B...) était encore très belle, elle avait un plus beau corps que ma mère. Elle n'avait jamais eu d'enfants; son ventre n'avait pas de rides et n'était pas détendu comme on l'aurait attendu à son âge. Elle avait au moins cinquante ans, à en juger sur son visage. Pourtant elle avait moins de chance auprès des hommes qu'Anna, qui était beaucoup moins belle. Elle n'était pas lubrique; on aurait dit une statue de marbre, inanimée. Maintenant aussi, elle restait complètement froide.

Je pris la place d'Anna aux genoux de la fille.

Comme Anna avait interrompu le jeu, la bonne volonté qu'il faut de part et d'autre dans tout amusement humain avait fini par disparaître. Je dus tout recommencer. Cela dura longtemps. Nina s'était agenouillée auprès de moi, elle m'enlaçait de sa main gauche, tandis que la droite jouait à repousser les mèches rebelles qui faisaient paraître petit mon front, que j'ai naturellement haut et large. Ma tête me brûlait comme si elle avait été pleine d'explosifs. L'odeur qui emplissait la pièce était extrêmement voluptueuse; ce parfum m'était plus agréable que celui des fleurs les plus rares. Il m'enivrait.

Anna s'était agenouillée de son côté et s'amusait maintenant à tresser des nattes avec les beaux cheveux de la fille. Elle avait assez de cheveux pour qu'on pût ainsi tresser quatre nattes grosses comme un bras de femme et qui tombaient jusqu'au mollet. Ce chatouillement excitait la petite, elle s'agitait de plus en plus et la crise approchait. Anna lui tirait parfois les cheveux, et comme elle avait les chairs déjà meurtries, cela augmentait ses sensations douloureuses.

—Oh! mon Dieu! criait la fille voluptueuse, c'est trop fort! je ne puis plus rien supporter, je vais me trouver mal...

Anna éclata de rire et je fis comme elle, qui riait à se tordre. La fille aussi riait, mais avec un peu de honte, et Anna maintenant lui tirait les cheveux assez rudement, mais la fille n'en paraissait pas mécontente et j'aurais tout donné au monde pour savoir si son contentement était feint ou non. Mais il me fut impossible de lire ce qui se passait exactement dans le cerveau de cette fille et il est bien possible, après tout, qu'elle-même n'aurait rien su y démêler.

C'est ainsi que se termina ce jeu charmant et inoubliable. Nous nous habillâmes. Je donnai vingt florins à la fille, je l'embrassai tendrement et je lui dis qu'elle n'avait plus besoin de voler, que je la prenais à mon service.