III

ROSE

Vous m'avez demandé vous-même de ne rien vous cacher de mes expériences et de mes sentiments, aussi je n'ai pas hésité une minute à vous raconter l'anormalité de mes désirs pervers. Je suis convaincue que vous saurez me comprendre, car vous êtes un psychologue aussi profond qu'un fin physiologue. Il est probable qu'aucune femme ne vous fit jamais semblables aveux; mais vous avez certainement étudié de tels cas, et peut-être êtes-vous arrivé à les résoudre. Je suis profane, j'ignore tout de ces deux sciences; j'ai obéi au moment, sans penser si ce que je faisais pouvait révolter nos meilleurs sentiments et nous inspirer de l'horreur. De sang-froid, à l'abri de mes sens, j'aurais tremblé à l'idée d'accomplir de telles saletés. Maintenant, après les avoir faites, je suis d'un autre avis, car je ne vois pas ce qui les rend obscènes.

Peut-être que vous me reprendriez ici si je vous communiquais tout ceci oralement, et peut-être que vous ne me reprendriez pas. Vous connaissez, bien mieux que moi, la conformation organique de l'homme et vous connaissez la clé de ce phénomène dans le cerveau. Je raisonne d'après mon expérience personnelle, sans pouvoir garantir la justesse de ce que je dis.

Avant tout, je dois répondre à cette question: qu'est-ce qu'on entend au juste par une saleté?—Nous nous nourrissons tous les jours de matières qui, analysées, se trouvent être en état de pourriture; nous avons beau nous convaincre que nous purifions nos aliments par l'eau et par le feu, nous mangeons, au fond, des saletés. Certains aliments doivent être absolument pourris pour nous plaire. Est-ce que le vin, la bière ne doivent pas fermenter avant que nous les goûtions? Et la fermentation est un certain degré de pourriture! Et c'est ce qu'il y a de plus bled aux grives et aux bécassines qui est de haut goût et très recherché. Et si on pense de quoi se nourrissent les porcs et les canards! Le fromage fourmille de vers. Souvenons-nous de quelle façon on ensale les harengs. J'ai assisté une fois à Venise à cette opération. Je ne puis pas la raconter. Si on savait quel complément reçoit le sel de mer, plus personne n'en mangerait! En un mot, la saleté est quelque chose de très relatif, et qui songera, en jouissant de quelque chose, aux matières premières? C'est comme si quelqu'un, s'étant amouraché d'une jeune fille, perdait ses sentiments poétiques en pensant aux besoins naturels de sa bien-aimée. Moi je crois justement le contraire. Quand un homme aime quelqu'un ou quelque chose, il ne voit plus rien d'obscène, de sale ou de dégoûtant dans l'objet de son plaisir.

Ces quelques réflexions peuvent servir d'excuse à ce que j'ai fait, poussée par les désirs aveugles de mes sens. Je vous en ai parlé à la fin de ma dernière lettre. Cela doit vous suffire.

Ce que mon cœur éprouva plus tard est bien différent et beaucoup plus étrange. Vous aurez, comme psychologue, un sujet d'analyses, car, si ce n'est pas absolument extraordinaire, c'est quand même une anormalité.

J'ai lu, ces derniers temps, plusieurs livres sur l'amour grec, le soi-disant amour platonique; particulièrement les œuvres de Ulrich, professeur, actuellement à Durzbourg. Il ne parle cependant que de l'amour entre hommes, et ne dit pas un mot de l'amour entre femmes. Que direz-vous quand je vous avouerai que jamais je n'ai aimé un homme aussi violemment que j'ai aimé ma chère Rose, la fille dont je vous ai parlé à la fin de ma dernière lettre? L'amour physique m'attirait, il est vrai; mais il y avait encore autre chose au cœur, une nostalgie que je n'ai jamais éprouvée pour aucun homme. C'était un amour si pur que toutes les autres femmes me dégoûtaient, et les hommes encore plus. Je ne pensais qu'à Rose, je rêvais d'elle. J'embrassais mes oreillers, je les caressais en pensant que c'était elle que je tenais. Et je pleurais, j'étais désolée de ne pouvoir la voir.

Je ne savais à qui me confier, à Nina ou à Anna? Ou devais-je prier M. de F... de la libérer de sa peine? Il m'aurait demandé comment je la connaissais, et je n'aurais su que lui répondre. Enfin, je décidai d'en parler à Anna. Elle m'épargna la peine d'entamer cette conversation et, se mettant tout de suite à parler du plaisir partagé:

«C'est tout ce qui peut encore m'exciter, me dit-elle, et, aujourd'hui, je n'ai pas eu le meilleur. Je vous ai cédé la suprême jouissance. N'êtes-vous pas amoureuse de cette petite Rose? Ne niez pas, j'ai vu avec quelle volupté vous caressiez ses cheveux et son front, je vous ai vue; ne niez pas, je connais bien ces choses-là, n'est-ce pas? Oh! quel délicat parfum et quel excellent goût!