C'est alors qu'eut lieu la scène principale: nous formions un groupe, comme les Romains en ont représenté sur les camées et dans les bas-reliefs. Nina s'étendit près de moi. Elle sifflait d'une façon merveilleuse. Je caressais en chantant les cheveux de Rose. Je chantais toutes sortes d'airs célèbres en continuant mes caresses. Nous recommençâmes en chœur. Cette fois, la partie dura plus longtemps. Nina donnait plus de force à ses sifflets. Anna imitait le corbeau et les oiseaux de nuit. Nous commencions à nous fatiguer. Je regardais Rose. Elle était sur le point de s'endormir. Je l'implorais pour qu'elle ne dormît point. Je lui criais: «Ne dors pas jusqu'à l'aube!» et elle ouvrit les yeux. Enfin, nous gravîmes le suprême degré. Je perdis connaissance. De la joie partout, mes membres me picotaient. Nina et moi nous n'avions vraiment pas la moindre velléité de sommeil.
Je ne sais pas combien dura cette extase, que j'appellerai un évanouissement. Quand je revins à moi, Anna et Nina étaient sorties. Les assiettes étaient sur une chaise, près du lit. Les femmes avaient descendu la lampe, une faible lumière régnait dans la chambre. Rose dormait profondément; sa jambe gauche hors du lit, le pied ou plutôt ses doigts de pied touchaient le sol. Parfois, elle soupirait voluptueusement. Elle m'étreignait de son bras gauche; le droit pendait hors du lit. Les couvertures étaient remontées; je ne voulais pas la réveiller, et je remis ma tête sur les oreillers. Je m'endormis pour ne me réveiller qu'après dix heures du matin.
Je ne vais pas vous raconter toutes les scènes où j'étais tantôt active, tantôt passive. Je ne pourrais que me répéter. Vous en avez assez appris sur ce sujet; cela ne ferait que vous exciter, ainsi que je m'excite quand je lis ces pages. Car, soit dit entre parenthèses, je me suis fait une copie de ces feuilles, elles me servent d'excitant quand mes sens sont détendus.
Quelques jours plus tard, Anna revint chez moi. Nina était venue tous les jours pour continuer nos leçons de hongrois. Avec Rose, chaque fois que nous étions seules, je jouissais de toutes les joies et nous allions tous les jours au bain. Elle m'était fidèle comme si j'avais été un homme. Aujourd'hui encore, après tant d'années, elle m'est restée ce qu'elle était déjà alors, et bien qu'elle ait connu depuis l'amour masculin, elle me jure encore qu'elle aime mieux goûter l'amour entre mes bras que subir l'étreinte puissante du sexe fort. Moi aussi je le crois parfois, et je suis convaincue que si nous ne devions pas perpétuer le genre humain, nous pourrions très bien nous passer des hommes, tant la volupté est violente entre deux femmes.
Anna me proposa d'assister à une orgie grandiose qui avait lieu tous les ans, au carnaval, dans un b..... Elle me dit que les dames de la plus haute aristocratie y participaient, qu'elles étaient toutes masquées et que personne ne pouvait les reconnaître. Par le masque elles se distinguaient aussi des autres prêtresses de Vénus. Tout se passait très luxueusement. Les hommes y avaient entrée libre, mais chaque billet de dame coûtait soixante florins.
—Vous ne verrez pas quelque chose de semblable à Paris, disait-elle. Il n'y a pas plus de trente invitées. Les plus jolies putains (Mme de L... se servait toujours des mots les plus grossiers; je ne puis faire autrement que de les répéter; est-ce que cela vous choque?) les plus jolies putains y sont invitées et environ quatre-vingts messieurs. Vous voyez que le prix n'est pas exorbitant, puisqu'il y a environ cent cinquante personnes de rassemblées et que le billet revient ainsi à douze florins par tête. L'entremetteuse veut recouvrer ses frais et les messieurs le temps perdu, éclairage, musique et souper. L'année passée, les comtesses Julie A... et Bella K... ont payé douze cents florins pour couvrir les frais. Il est probable que l'entrée sera plus chère cette année. Moi, j'aurai une entrée gratuite, ainsi que d'habitude. Mais si vous voulez y participer, vous devez me le faire savoir dans le courant de la semaine pour que je vous fasse réserver un billet.
D'abord, je ne voulus pas. J'avais déjà dépensé beaucoup trop d'argent. Rose m'avait coûté plus de deux cents florins. Mes gages étaient assez élevés, mais j'aurais été embarrassée de dépenser encore quatre-vingts ou cent florins. Mais Anna me poussait tant que j'acceptai. Deux jours après, je recevais une carte d'entrée lithographiée avec une vignette que j'avais déjà vue dans un livre français. Une magnifique féminité posée sur un autel; des deux côtés, une haie masculine et, au fond, ainsi qu'un bonnet de grenadier, des cheveux de femme. Les cartes étaient signées par la comtesse Julie A... et L... R... (Luft Resithérèse), le nom d'une des plus célèbres propriétaires de b..... de Budapest, qui, ainsi que je l'appris, était protégée par M. de T...
Anna me dit qu'il y aurait un bal masqué. Les dames en domino n'auraient pas d'autres habits. On s'appliquait à découvrir certaines parties. Un costume pittoresque en augmentait les charmes. Bref, elle me fit un si beau tableau de la fête que je ne regrettai plus rien. Je me mis tout de suite à la confection d'un masque de caractère. Personne ne devait savoir que ce masque était le mien. Mme de B... avait à peu près la même taille que moi. Je lui dis donc de faire faire mon costume sur ses mesures.
Un soir, Anna vint me dire d'aller visiter le b..... où le carnaval devait avoir lieu. Elle voulait me procurer des habits d'homme; personne ne pourrait me reconnaître. Je passerais pour un jeune étudiant. Elle savait si bien parler que je cédai encore une fois. Je fus bientôt métamorphosée en jeune homme; mes cheveux étaient si adroitement cachés que l'on ne pouvait pas reconnaître leur longueur. Comme j'avais tenu plusieurs rôles de page dans les opéras, particulièrement dans les Huguenots et dans la Nuit de bal, d'Auber, mes mouvements et mes gestes n'étaient pas empruntés.
Le temps était beau; le pavé était sec; nous allâmes donc à pied. Ce n'était pas loin. Nous traversâmes la place des Cordeliers et nous entrâmes dans la première rue, la rue des Brodeurs. La maison de cette prêtresse de Vénus était assez vaste. Il était encore tôt; il n'y avait pas de visiteurs; ceux-ci n'arrivent, pour la plupart, qu'après le théâtre. La directrice de ce pensionnat était une grosse femme, de peau très brune; elle ressemblait à une bohémienne. L'expression de son visage était vulgaire et dure. Anna me présenta; elle me fixa et sourit. Je vis tout de suite qu'elle avait deviné mon déguisement, et je regrettais déjà d'être venue.