Après avoir pris le bain et ne nous être permis que des badineries sans importance, nous retournâmes à la maison. Anna et Nina nous attendaient déjà. La première avait commandé un succulent souper au Champagne. Elle avait apporté ce qu'il lui fallait et me dit que peut-être j'allais aussi connaître l'agrément de la douleur.
La chambre était bien chauffée, nous ne risquions rien à nous mettre à l'aise. Anna le fit aussi. Mais je ne remarquai point ses charmes flétris, car elle se mit tout de suite sous la table en disant qu'elle allait faire le chien. Cela nous fit rire, et j'en ris encore quand j'y pense. Elle faisait «houao, houao» comme un roquet, et de temps en temps frappant vite sur le sol avec sa main, elle faisait semblant de courir vite comme un mâtin qui veut s'élancer sur un passant mal vêtu.
Ma pose n'était pas très confortable, j'étais éloignée de la table et atteignais à peine les plats; pourtant le rire nerveux provoqué par Anna jouant à faire le chien me procurait le plus vif plaisir. Elle jouait aussi avec les deux mains, les frappant l'une contre l'autre pour imiter les claquements de fouet du veneur qui veut exciter son chien sur la piste de la bête noire; tout cela était imité à ravir, et j'avoue que je m'amusais extrêmement. Nina me passait les plats et remplissait mon verre. Nous mangions et buvions tant que la si froide Nina elle-même était pompette. Je jetais quelques bouchées à Anna. Elle ne mangeait les biscuits et autres sucreries qu'après les avoir reniflés comme un chien. Elle faisait même semblant de ronger un os. Elle disait qu'à être mangés comme par un chien les mets gagnaient un goût spécial.
Après le souper, je me préparai, toute joyeuse, à emmener Rose dans ma chambre pour partager mon lit. La jeune fille voulait justement aller au lit et s'étirait comme quelqu'un qui s'endormira aussitôt couché.
«Non, non, ce n'est pas ainsi que je l'entends, lui criai-je, méchante enfant! Attends, attends donc, tu sembles bien t'ennuyer avec nous.»
Nina s'amusait à faire des bouquets avec des fleurs de cire qu'elle imaginait elle-même. Elle avait pour cette imagination un goût exquis. Elle coloriait ensuite ses bouquets avec des couleurs vives qui paraissaient avoir été prises dans la nature, tant leur éclat était naturel. Je me souviens d'avoir vu une gerbe de roses du Bengale, non véritables, mais issues de ce procédé, qui étaient la plus belle chose qu'on pût voir, et aussi la chose la plus fragile, car les pétales de cire se brisent facilement, et il faut bien des précautions pour les conserver.
Cette occupation était aussi agréable que l'action de faire le chien. Pour moi, je tremblais d'impatience. Anna m'aidait. Nina cessa aussi cette imitation dans laquelle elle excellait. Rose s'étendit sur le lit. Je la regardai longuement: Je prenais ainsi un nouveau rôle. Je l'embrassais, je caressais ses épaules aveuglément et avais pris une de ses mains dans les miennes pour lui donner confiance en son époux d'un instant.
Nina se mit enfin en place devant sa table pour reprendre son agréable occupation de fleuriste. Rose poussa un faible cri de fatigue. Anna lui caressait la tête. Elle la berçait comme on fait aux petits enfants. Elle chantait une berceuse lente et d'une mélodie très belle. Tout à coup, j'entendis un sifflement: c'était Nina qui se mettait à siffler comme un homme. D'ailleurs elle sifflait très bien et avec beaucoup de force, imitant toutes sortes d'oiseaux, le merle, le rossignol, la mésange. Nous étions ravies.
«C'est dommage que vous ne sachiez pas siffler comme moi, dit Nina, cela ferait un beau concert, comme on en entend parfois dans les bosquets durant la belle saison. Enfin, je vais siffler seule. On ne peut pas rester tranquille avec vous.»
Je dis à Nina que nous pourrions imiter le chant des oiseaux avec la voix de tête, cela serait aussi agréable.