—Je ne voudrais pas y consacrer plus de cent florins, déclarai-je. Si elle m'avait demandé le double ou le triple, je les lui aurais donnés.

—Bon. Donnez-moi tout de suite cent florins. S'il consent à ce prix, la fille sera demain chez vous; sinon, je vous rends votre argent. Je vais tout de suite chez lui, avant qu'il aille au casino. Mais je n'ai pas d'argent pour prendre un fiacre. Donnez-moi encore un florin. Je ne demande rien pour ma peine. Votre amitié me suffit.

Nina avait raison. Cette femme m'aurait dépouillée, si je n'avais été prudente. Je savais bien qu'elle s'en irait à pied.

En moins d'une heure, elle était de retour. F... faisait des difficultés; elle avait ajouté cinquante florins et il avait cédé. Il ne le faisait que par amitié. Il n'avait pas demandé pourquoi c'était; il croyait que c'était un cavalier qui désirait garder l'incognito. Je fus donc forcée de lui trouver encore cinquante florins. Mais elle se mit à se plaindre du mauvais temps et des mauvais payeurs. Elle me montra un paquet de récépissés du mont-de-piété; elle me dit qu'elle perdait tout si elle ne payait les intérêts le lendemain. Je lui donnai cinquante florins de plus. Elle m'assura qu'elle considérait cette somme comme un emprunt; mais je lui répondis qu'elle n'avait pas besoin de me la rendre. Je voulais m'assurer sa discrétion et ses services ultérieurs.

Le lendemain, je racontai tout à Nina. Elle me dit que F... recevait à peine trente florins et que c'était Anna qui empochait le reste. Nous décidâmes de fêter ce jour par un bon souper.

—Il est possible que vous sauviez une fille perdue, me dit Nana, et Dieu vous récompensera de cette action. Mais cela va vous coûter de l'argent, car cette fille aura besoin d'habits. Vous devriez aussi lui préparer un bain. Ces malheureuses reçoivent si facilement de la vermine en prison. J'ai eu chez moi une fille de la grandeur et de la taille de Rose. Elle m'a quittée en laissant ses habits. Elle pouvait le faire, puisqu'elle a volé les miens. Ils seront assez bons. Taxez-les vous-même et donnez-moi ce que vous pensez être leur valeur.

Mme de B... était tout le contraire d'Anna. J'estimai ces habits à quarante-cinq florins. Elle n'en voulut que trente-six, et j'eus de la peine à lui faire accepter une broche en souvenir. Elle était très désintéressée.

Il était près de huit heures quand Rose arriva chez moi. Je la menai immédiatement à Orfen et nous prîmes un bain turc. Nous étions en octobre, ces bains deviennent toujours plus chauds tant que la température baisse à l'extérieur. La pauvre enfant se ressentait de l'exécution de la veille. C'est à peine si j'osais toucher les chairs endolories. Je la soulageai un peu en la pansant avec des compresses chaudes et lénitives. La chaleur du bain l'anima entièrement. Elle n'était plus aussi honteuse et timide que la veille. Elle se jetait à mon cou et plaisantait d'une façon gentille et juvénile. Elle disait des paroles charmantes avec une voix ravissante et avait toujours des réponses pleines d'à-propos. Elle me jura de ne jamais aimer un homme, si je voulais l'aimer comme je le lui avais témoigné la veille. Elle était folle de joie. Elle me dit que ça serait sa plus forte volupté d'être étranglée ou poignardée par moi. La fille était encore vierge, ce que je n'avais osé espérer. Je n'arrivais pas à la faire tenir en place tant elle était pétulante. Cette vivacité me plaisait surtout, je suis vive moi-même, mais loin d'atteindre à ce mouvement perpétuel. On eût dit du vif-argent.

—Je vous aime! me disait Rosé. Je n'y tiens pas. Je préfère vous aimer, vous, qu'un homme.

Roudolphine m'avait fait un cadeau à Vienne, et je n'en avais pas encore essayé. Il était de construction nouvelle et disposé pour servir à deux êtres. C'était le moment ou jamais d'utiliser ce cadeau de mon ancienne amie, qui sans doute ne se souvenait plus du don qu'elle m'avait fait et qui, si par hasard elle s'en souvenait, ne voudrait jamais croire que j'avais oublié de m'en servir ou plutôt que je n'en avais jamais eu l'occasion.