—Et ces malheureuses jeunes filles qui abandonnent leur cœur à la première attaque de l'homme, méritent-elles aussi que l'homme se venge?

—Je ne me suis vengé que des coquettes. Je ne voudrais jamais séduire une jeune fille innocente. Je ne l'ai jamais fait, et pourtant j'en ai eu. Chacune d'elles s'est offerte d'elle-même, sans que je la priasse jamais de me sacrifier sa virginité. Chacune d'elles était lasse d'attendre et connaissait son sort. Elles étaient libres de choisir. Elles se disaient: dois-je préférer celui qui me poursuit et qui ne me plaît pas à celui qui me laisse entendre que je lui plais sans rien m'en dire? Et leur choix tombait sur moi. Elles se libéraient des scrupules ridicules que des mères et des tantes et d'autres personnes fatiguées et prudes leur avaient appris dès l'enfance. Elles jouaient à jeu ouvert. Et aucune ne l'a regretté. Chacune savait les risques qu'elle courait; je disais à chacune qu'elle pouvait devenir mère, que je ne l'épouserais point, que j'aimais d'autres femmes et qu'elle ne me reverrait peut-être jamais plus. Dites-moi, n'ai-je pas agi en honnête homme?

Je ne pouvais pas le nier, mais je lui dis que je ne pourrais jamais faire une déclaration d'amour à un homme.

—Alors vous n'aimerez jamais un homme, me dit-il. Car l'amour de la femme est tout de sacrifice. Et je ne donnerai jamais la plus éphémère faveur à une femme qui ne m'aurait donné des témoignages d'un tel amour.

Il avait réponse à tout. Je savais qu'il ne me ferait jamais une déclaration et que les Messalines de la société allaient me le prendre si je ne faisais ce qu'il insinuait. Il était évident que je lui plaisais. Pourquoi m'aurait-il si souvent visitée? Il préférait passer le temps avec moi que d'aller en soirée. J'hésitais, j'attendais une occasion qui m'aurait épargné de rougir. J'espérais en trouver une durant le carnaval. Je ne sais pas, il me croyait peut-être inexpérimentée. D'après ses assertions, la virginité n'avait aucun charme pour lui. Il aurait aimé une vierge aussi corrompue qu'une Messaline. Mais il n'y a pas de telles vierges. L'amour s'apprend.

Je ne savais pas si je devais tout raconter à une amie et la prier d'être l'entremetteuse. Je me confiai à Anna. Elle me dit que Ferry était déjà tombé dans les rets d'une dame de la haute société et qu'elle allait faire son possible pour me l'enlever. Avant tout, elle voulait savoir si Ferry allait participer à l'orgie qui devait avoir lieu dans le b.....

Quelques jours plus tard, elle m'apporta des nouvelles plus rassurantes. La comtesse O... était la maîtresse de Ferry. La femme de chambre de la comtesse avait surpris la conversation du mystérieux et bel étranger. Il avait dit la même chose à la comtesse, celle-ci n'avait pas autant hésité que moi. En plus des deux conditions qu'il m'avait posées, que je devais faire les ouvertures et que je ne pouvais pas compter sur sa fidélité, il y en avait une troisième dont il ne m'avait pas parlé: chaque femme qui se livrait à lui devait être complètement nue. Quand une femme accorde tout à un homme, il n'y a pas de raison pour qu'elle ne le fasse complètement et en parade, c'est-à-dire nue. Et la comtesse avait accepté.

Je ne sais pas si je me serais jamais abandonnée de cette façon, même si j'avais été passionnément éprise. Je suis très libre sur ce point; pourtant je ne puis me passer d'une certaine pudeur qui, innée ou apprise, me domine. Je ne sais pas si cette retenue est naturelle à la femme ou si ce n'est qu'un résultat de notre éducation. Anna me dit en outre que Ferry participait sûrement à l'orgie qui devait avoir lieu chez Rési Luft: il y avait été invité par trois dames. Il ne l'avait pourtant pas promis, car c'était contraire à ses principes.

Le soir où l'orgie devait avoir lieu approchait. Anna, Rose et Nina m'aidaient à terminer mon costume. Il était d'une soie bleue ciel, très lourde, avec des entre-deux de gaze blanche et surchargé de fleurs d'or brodées. Cette toilette était charmante et pleine de goût. Elle m'allait parfaitement et était en outre excitante au possible. J'avais de mignonnes sandales de velours cramoisi, également brodées de fleurs d'or. Ma collerette était en dentelle ruchée, ainsi que la portaient les dames du XVIe siècle, et ainsi qu'est représentée Marie Stuart dans ses portraits. Les manches m'arrivaient au coude, elles étaient taillées en pointe et chamarrées de broderies d'or. Un châle indien tissé d'or m'entourait la taille. Ma coiffure se composait de plumes multicolores de marabout.

Je ne voulais pas porter mes bijoux pour ne pas être reconnue. Je les déposai chez une juive, qui m'en donna d'autres et qui devait me rendre les miens. J'avais à la main une houlette dorée, surmontée d'un oiseau des îles en ivoire. Mon costume était donc plein de goût et très original. En outre, j'avais un masque en taffetas qui ne me découvrait que les yeux et la bouche. La couleur de mes cheveux n'était pas assez voyante pour me trahir, bien qu'il y ait bien peu de femmes qui aient une aussi riche toison que moi.