Le 23 janvier, à sept heures du soir, nous allâmes, Anna et moi, à la rue des Brodeurs. J'avais jeté sur mon costume une lourde pelisse. Anna me quitta dans le vestibule. Rési Luft me reçut. Il y avait déjà beaucoup de monde dans la salle et l'orchestre jouait. Les messieurs que je vis étaient M. de D... et le baron ... Ils ne portaient pas de masques. Bizarrement accoutrés, ils n'avaient qu'une sorte de caleçon de bain en soie. Mon entrée dans la salle fit sensation; j'entendis les dames murmurer: «Celle-ci va nous battre», «Comme elle est belle!» «Elle est en sucre, on a envie d'y mordre», etc., etc. Les messieurs étaient encore plus ravis. Les plus belles parties de mon corps étaient faiblement voilées, mes reins, mes bras, mes mollets. Je cherchais Ferry dans la foule. Il était avec une dame, costumée de tulle blanc, avec des roseaux et des lis comme attributs, car elle était en nymphe. Son corps était assez bien fait, mais pas aussi beau que le mien. Une autre dame entourait d'un bras les hanches de Ferry. Elle ne portait qu'une ceinture d'or, des diamants et un diadème dans ses cheveux noir de corbeau; elle représentait Vénus. Elle tenait la main de Ferry dans la sienne, et la main de Ferry était ornée de belles bagues où brillaient des diamants d'une grosseur inhabituelle et de la plus belle eau. Je n'en avais jamais vu d'aussi gros ni surtout lançant de si beaux feux. Ferry, d'autre part, ne portait que des sandales rouge sang. Ni l'Apollon du Belvédère, ni Antinoüs n'étaient aussi proportionnés et aussi beaux que lui. Son corps était d'un blanc éblouissant, avec des ombres rosâtres aux contours.

À sa vue, je me mis à trembler, je le mangeai des yeux, et je m'arrêtai involontairement devant eux. Vénus avait un très beau corps, très blanc, mais ses seins n'étaient pas parfaits. En somme, c'était une femme un peu fanée; on voyait qu'elle servait assidûment la déesse qu'elle représentait.

Les yeux de Ferry s'arrêtèrent sur moi; il sourit légèrement et dit: «Tiens, c'est la meilleure méthode pour prendre l'initiative.» Il s'inclina devant ses dames et vint vers moi. Il me souffla mon nom à l'oreille. Je rougis sous mon masque.

L'orchestre attaqua une valse. Il était caché, un grand paravent le séparait de la bacchanale. Ferry me prit par la taille et nous nous mêlâmes au tourbillon des couples. L'attouchement multiplié de tous ces corps brûlants et brillants d'hommes et de femmes m'affolait. Tous les yeux masculins étaient brillants; durant la danse, ils se tournaient tous vers un but précis; les baisers pétillaient. Un parfum voluptueux s'élevait de ces hommes et de ces femmes. J'avais le vertige. Les bagues de Ferry me touchaient; elles m'écorchaient; je me pressais contre lui, j'étais prête à lui dire qu'il me plaisait; mais il ne le remarqua pas et me demanda: «N'es-tu pas jalouse?»

—Non! fis-je. J'aurais voulu te voir comme Mars avec Vénus.

Il me quitta et prit Vénus, qui causait avec un autre homme.

Quelques filles de la maison apportèrent un tabouret recouvert de velours rouge. Elles le placèrent au milieu de la salle. Vénus s'y assit et Ferry s'accroupit devant elle. Vladislawe et Léonie s'accroupirent à leurs pieds. L'une rafraîchissait avec un éventail le visage de la déesse et en essuyait la sueur avec un mouchoir; l'autre chantonnait doucement des chansons gaies de circonstance.

C'était trop! Vénus et une autre dame dansaient devant moi; une troisième m'éventait avec de grands éventails de plumes comme on en voit sur les peintures murales des Égyptiens, ou encore comme ceux dont on se sert pour les fêtes papales à Rome. Mes sens s'évanouissaient, mon souffle haletait, mon corps tremblait, tremblait si fort dans cette folie qu'il me brûlait. Tout tournait autour de moi, il me semblait être dans le désert pendant le simoun, quand le voyageur égaré croit voir toutes sortes de mirages plus affolants les uns que les autres et qui trompent son anxiété. Je râlais. Tous mes nerfs, qui s'étaient détendus, se crispèrent, mes tempes étaient en feu. Les danseurs et les danseuses diaboliques tournaient. Oh! ce qu'ils s'entendaient bien aux folies. Parfois, la danse s'arrêtait complètement. Je ne me souviens d'avoir assisté à une telle folie qu'à Paris, dans une fête mondaine où tout à coup les invités furent pris d'une frénésie égale et se mirent à danser comme font les Peaux-Rouges dans la terrible danse du scalp, qu'ils exécutent devant l'ennemi qu'ils vont immoler après l'avoir vaincu et pris. Mais à Paris, cependant, ces danses—les plus folles des danses—me paraissaient réglées par une sorte de bienséance que les Français, même les plus mal élevés, n'abandonnent jamais. Tandis qu'ici toute bienséance, toute morale enfin étaient mises de côté, et il ne restait que le plaisir de s'amuser, le plaisir d'être libre pendant quelques heures, avant de reprendre le hideux masque de la respectabilité mondaine, qui est la vraie règle des civilisations, règle nécessaire aussi, puisque sans elle nos sens, nos instincts déchaînés nous ramèneraient vraisemblablement très vite à l'état des animaux.

La danse s'arrêta un moment aux applaudissements des spectateurs, qui avaient fait cercle autour de nous. Les danses seules se suivaient à intervalles réguliers, on les applaudissait chaque fois. Je sentis une commotion électrique qui me paralysa le cœur. Sans sa présence d'esprit, je serais tombée; Ferry eut assez de sang-froid pour me soutenir, si bien que personne ne s'aperçut de mon étourdissement.

Et cette fois il ne cessa pas encore de me donner des preuves de son amour et de sa gaîté. Les assistants applaudissaient; ils délirèrent quand ils le virent pour la troisième fois se remettre à danser un cavalier seul en tenant ma houlette. Ils criaient: «Toutes les bonnes choses sont trois.» La danse dura un bon quart d'heure et ils nous entouraient toujours. Des paris se faisaient. Ferry était infatigable, mais la crise arriva enfin et il tomba épuisé à mes pieds, où il resta haletant, les yeux fermés, comme mourant. Je n'étais plus debout, sur mes pieds, plusieurs pensionnaires de la maison me soutenaient. De tous côtés, sous mes pieds, à gauche, à droite, je ne sentais que des soutiens. Les dames me couvraient de baisers, elles m'éventaient et essuyaient mon visage, et Ferry, qui s'était remis, debout derrière moi, me serrait dans ses bras.