V

FERRY

Vous êtes peut-être fâché que je vous raconte tout au long mes aventures à Budapest; vous allez m'accuser de trop aimer les Hongrois. Certaines choses sont trop générales pour qu'on puisse les attribuer spécialement à telle ou telle nation—ainsi les arts—et je compte l'amour, comme je l'ai pratiqué, parmi les beaux-arts. Je puis donc vous assurer qu'il n'y a pas un pays au monde où l'on entende mieux l'art d'aimer qu'en Hongrie. Ce pays et ses habitants sont en retard à bien des points de vue; mais dans l'art de jouir de la vie—la volupté sexuelle est la plus haute jouissance,—ils sont aussi avancés que les Français et les Italiens, ces grands maîtres; oui, ils les ont peut-être dépassés.

Je vais vous le prouver.

Peu de temps avant de reprendre cette correspondance avec vous, je fis la connaissance d'un Anglais qui avait fait plusieurs fois le tour de monde. Il voyageait depuis quarante-quatre ans. Il avait donc vu tous les pays. Si nous admettons qu'il passa deux ou trois années dans chaque pays, il aura visité dix-huit pays; par exemple: l'Autriche, la Hongrie, la Turquie d'Europe, l'Italie, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, la Russie, la péninsule scandinave, l'Allemagne, l'Orient, les États-Unis, la Suisse, l'Amérique du Sud, la Belgique et les Pays-Bas. Est-ce assez? Oui, n'est-ce pas.

Mon ami, c'est ainsi que je l'appellerai, a visité tous ces pays au moins deux fois. Il venait d'Italie et me fit la description d'un pensionnat de prêtresses de Vénus à Florence. Il y avait trois Hongroises parmi ces dames. Elles étaient les plus recherchées, leur prix montait de cent à cinq cents francs. La patronne disait qu'elle allait réformer son établissement et que les deux tiers de ses élèves devaient être des Hongroises. Il y avait quelques Espagnoles, quelques Hollandaises, une Serbe, une Anglaise, qui étaient toutes beaucoup plus belles; mais aucune ne savait aussi bien séduire les hommes que les Hongroises. Et c'était ainsi partout: à Paris, à Londres, à Saint-Pétersbourg, à Constantinople, dans plusieurs résidences de l'Allemagne, les Hongroises étaient partout préférées.

Non seulement les femmes de ce pays ont conquis les palmes de l'amour, mais aussi les jeunes gens. Ils sont d'un extérieur très attrayant, leurs manières sont captivantes; ils sont autres que les jeunes gens de toutes autres nations, et l'originalité nous attire, nous autres femmes. Enfin, ils sont infatigables aux jeux d'amour et ils en connaissent tous les raffinements, et une femme n'a jamais besoin, avec eux, d'employer d'extraordinaires excitants.

Ne pensez pas, d'après ce que je vous dis, que j'aie une passion exclusive pour les Hongrois et les Hongroises; je vais vous raconter les aventures que j'ai eues ailleurs.

Je reviens donc à mon histoire.

Je partageais mes plaisirs avec deux personnes: avec Ferry, qui était mon amant déclaré, et avec Rose, qui variait mes ébats. Un spécialiste dirait que je partageais des plaisirs homosexuels et hétérosexuels.