Ferry m'avoua qu'il n'avait connu le véritable amour qu'avec moi, que ses principes n'étaient plus aussi solides. Il croyait maintenant à la possibilité de la fidélité. Si je l'avais voulu, il m'aurait épousée; il me le proposa plusieurs fois. Je refusai. J'avais peur de perdre son amour, si d'autres liens que ceux de l'amour nous unissaient. Le mariage est le tombeau de l'amour. L'exemple de mes parents ne me rassurait pas; je craignais de voir notre amour profané par la loi et par l'Église. La cérémonie publique du mariage est une profanation. J'aimais; le secret de mes plaisirs augmentait mon amour. Tout ce qui n'a pas un rapport immédiat avec l'amour et le plaisir gêne, et Ferry partageait mes vues.
J'avais pourtant une inquiétude, j'avais peur de devenir mère et de perdre ma place. Je lui fis part de mes craintes. Je lui dis aussi mon étonnement de n'être pas encore enceinte, car, avec lui, j'avais négligé les mesures de précaution que Marguerite m'avait si chaleureusement recommandées et que j'avais toujours employées avec le prince.
—Il y a bien d'autres moyens, me dit Ferry; peu d'hommes et peu de femmes les connaissent. Je me suis servi d'un sans que tu le saches. Si tu veux connaître ces différents préservatifs, lis le livre De l'art de faire l'amour sans crainte. Je te le donnerai. On traite aussi de ton moyen, du condom, mais il n'est pas toujours sûr; il peut s'échauffer et éclater sans que l'on s'en aperçoive.
Il m'apporta ce livre et je le lus avec beaucoup d'attention. Il a été rédigé par un médecin; il est beaucoup plus rare que tous les romans priapiques; il est même plus rare que la Justine de Sade, qui a été officiellement brûlée sous Robespierre et qui vient d'être rééditée en Hollande et en Allemagne. Je pense que ce livre ne vous est jamais tombé entre les mains et je vais vous parler de quelques-uns des sujets qu'il traite.
L'auteur ne recommande pas l'emploi du condom; il prétend que la volupté de l'homme et de la femme est beaucoup moindre. Le condom n'est pas fait sur mesure. Quand il est trop étroit, il cause des douleurs à l'homme. Quand il est trop large, il se forme des faux plis aussi coupants qu'un cheveu. Dans les deux pas, il peut facilement céder et le but n'est pas atteint.
L'auteur dit que la femme peut ne concevoir qu'une fois sur mille si elle sait bien s'y prendre, mais je ne dirai pas comment, car ce sont choses qu'il faut connaître par expérience et non par la lecture. Je ne fais pas profession d'enseigner ces choses et si j'indique le titre de ce livre rare et quelques-unes de ses particularités, c'est pour montrer l'intérêt que je pris à le lire.
(À cet endroit, je me souvins que Ferry employait toujours le moyen dont il avait parlé; il l'employait expressément. Et si parfois il en usait autrement, ce n'était jamais qu'à la fin d'une séance.
Que cela neutralisât les effets masculins, je l'avais déjà deviné. Ferry, qui ne semblait pas avoir toujours confiance dans le premier secret, employait souvent un autre moyen qui augmentait encore ma joie.)
L'auteur ajoute encore que la formation de la semence a besoin d'un certain temps pour qu'elle soit fécondante. Et la chose est certaine, car l'on voit que les débauchés n'ont que rarement des enfants, et pour ma part je suis persuadée que Don Juan n'a jamais été père.
Il fait une distinction entre ce qui est de l'homme et ce qui est de la femme. Il dit qu'il n'y a pas de différence entre le masculin et le féminin; que ce n'est pas ce qu'on croit qui cause la volupté, mais bien ce qu'on évite souvent; car si cela n'était pas ainsi, la femme ne ressentirait point de volupté, ce qui est inexact, car la volupté de la femme est beaucoup plus forte que celle de l'homme, justement à cause de cela. La suite de cette explication était trop savante et je ne l'ai pas comprise. Nous avons parlé une fois de ce sujet; vous aussi vous prétendiez qu'après plusieurs plaisirs l'homme est stérile; c'est pourquoi les peuples froids se multiplient beaucoup plus que les peuples chauds et passionnés. Les Hongrois, les Français, les Italiens, les Orientaux, les Slaves du sud ont beaucoup moins d'enfants que les peuples du nord et particulièrement que les Allemands. Le mariage est plus fertile que le concubinat; la classe pauvre que l'aristocratie. (J'ai lu plus tard Kinskosch et Venette, tous ces auteurs sont du même avis.)