Il y a très peu de femmes qui connaissent le plaisir d'assister aux ébats amoureux d'un couple. Il y a aussi très peu d'hommes qui ne méprisent pas une femme qui se donne devant eux à un autre. Ferry et moi sommes de ces rares exceptions.
Il m'avait souvent demandé de me donner à un homme devant ses yeux. Je n'avais pu y consentir. Je dois avouer que je le soupçonnais de vouloir me quitter et qu'il cherchait une raison pour le faire. Je ne pouvais croire qu'il goûterait du plaisir à ce spectacle. Il me cita plusieurs exemples historiques, celui surtout de ce héros vénitien, Gatta Melatta, qui ne s'alliait avec sa femme que si celle-ci s'était auparavant abandonnée aux caresses d'un autre homme. Il décida donc d'enseigner l'amour à Rose, et je devais ensuite en faire autant avec un jeune homme.
J'eus beaucoup de peine à convaincre Rose de le faire. Elle se jeta dans mes bras, pleurait, disait que je ne l'aimais plus. Je dus lui prouver le contraire, je l'embrassai, la caressai, je lui dis tout ce que je trouvais de convaincant pour lui prouver qu'elle me ferait plaisir en accomplissant ce sacrifice. Au fond, je n'étais pas très convaincue moi-même, mais Ferry étant là, je n'osais pas reculer et je jouai mon rôle du mieux que je pus. À la fin, elle me parut convaincue et Ferry en profita aussitôt. Rose avait fermé les yeux et tremblait de tous ses membres. La petite rosse, elle ne voulait pas avouer combien je l'avais convaincue. Je vis tout cela le cœur gros, car bien que la jalousie ne fût pas mon défaut, je trouvais que c'était dommage et que Rose aurait été plus à moi si elle ne connaissait aucun homme et qu'en somme c'était la vraie raison de mon amour pour elle.
Cependant tout se passa le plus agréablement du monde, et depuis cette nuit je ne comprends plus du tout la jalousie des femmes. Il me semble que c'est beaucoup plus raisonnable et beaucoup plus naturel que ces choses ne se passent pas comme elles se passent dans les pays civilisés. La jouissance est augmentée par la présence d'une troisième personne. La volupté n'a pas seulement pour but la perpétuation de l'espèce; le but de la nature est aussi la volupté, ceci est ma conviction.
Dès le lendemain, Ferry me rappela de tenir ma promesse. Il me garantit que personne ne le saurait. Je devais l'accompagner en voyage.
C'était au printemps, le temps était magnifique. Il me dit que nous quitterions le lendemain Budapest. Il passa toute cette journée avec moi, il avait déjà fait ses visites d'adieu, on pensait qu'il avait quitté Budapest depuis trois jours.
J'avais un congé d'un mois. Je voulais aller à Presbourg, à Prague, revenir par Vienne où je devais donner quelques représentations, je pensais être de retour en juillet.
Nous quittâmes Budapest un dimanche, à deux heures de la nuit. Nous évitions de prendre le chemin de fer ou le bateau à vapeur; nous employions la voiture de Ferry ou la poste. Nous arrivâmes vers huit heures à Nessmely. Nous quittâmes alors la grande route, nous traversâmes Igmann et continuâmes notre voyage au sud-ouest. Nous arrivâmes vers midi dans la fameuse forêt de Bakony. Nous entrâmes dans une auberge au milieu de la forêt. La table était déjà dressée pour moi. Quelques hommes à sinistre figure étaient dans la cour et dans la chambre de l'auberge. Ils étaient armés de fusils, de pistolets et de casse-têtes. Je pensais que c'étaient des voleurs et j'étais un peu inquiète. Ferry s'entretenait avec eux en hongrois. Je lui demandai qui ils étaient; il me répondit qu'ils étaient de pauvres diables. Il ajouta que je n'avais rien à craindre. L'après-midi, nous remontâmes dans notre voiture; cinq hommes à cheval précédaient notre voiture, les autres étaient partis en avant.
Nous n'avancions plus aussi rapidement. Le chemin était défoncé, nous étions forcés d'aller un moment à pied. Enfin, nous arrivâmes au plus épais de la forêt. Ferry me proposa de faire une petite promenade, et la voiture se dirigea vers une maison que l'on voyait entre les arbres et qui avait l'apparence d'une auberge. Les brigands nous précédaient en écartant les branches. Au bout d'une heure, deux hommes vinrent à notre rencontre: l'un, de trente-quatre à trente-cinq ans, taillé en hercule, le visage sauvage et pourtant régulier; l'autre, un adolescent de vingt ans, aussi beau qu'Adonis. Ils faisaient aussi partie de la bande. Ferry me les présenta; puis il me dit que j'allais goûter l'amour avec ces deux hommes, que je n'avais rien à craindre d'eux, qu'ils ne savaient pas qui j'étais et qu'ils n'avaient aucune relation avec le monde extérieur.
Nous nous arrêtâmes dans une clairière. Une source assez profonde et large la traversait. L'hercule se mit à l'aise aussitôt; le jeune homme rougissait, hésitait; quand Ferry le lui eut commandé péremptoirement, il suivit l'exemple de son camarade. Ferry, me dit que je devais donner libre cours à mes sensations; que plus je serais passionnée, plus je lui ferais plaisir. Je connaissais ses pensées comme si je les avais lues. Je voulais lui faire plaisir et je résolus d'être très dissolue. J'appelai les deux hommes. Je les tirais vers moi... Lorsque tout fut fini et tous furent calmés, ils me portèrent dans la hutte, où Ferry me coucha dans un lit.