Puis-je vous raconter comment s'écoulèrent les trois jours que je passai dans cette forêt? Ferry avait congé. Je changeais tous les jours d'amants. Il y avait neuf brigands. Le troisième jour, nous célébrâmes une grande orgie, avec des paysannes, des femmes et des filles qui étaient venues. Agrippine aurait envié nos saturnales. Ces paysannes étaient aussi raffinées, adroites et voluptueuses que les dames de l'aristocratie de Budapest.
J'eus le temps de me reposer durant ma tournée. Rose m'accompagnait seule. Ferry me quitta après de tendres adieux. Il était temps de reprendre des forces, ces débauches m'auraient tuée.
Je n'ai rien à vous dire des deux années que je passai encore à Budapest, ni de mon engagement d'un an à Prague. J'appris à estimer ce proverbe français: «Ni jamais, ni toujours, c'est la devise des amours».
VI
À FLORENCE
J'avais atteint ma vingt-septième année. Mes parents étaient morts dans l'intervalle d'une semaine, emportés par une épidémie. J'étais pour ainsi dire seule au monde. J'avais perdu de vue ma parenté. Ma vieille tante, chez qui j'avais logé à Vienne en débutant au théâtre, dura le plus longtemps; elle mourut un an après que j'eus quitté Budapest. Ce cousin dont je vous ai parlé avait suivi la carrière militaire. Il avait perdu la mauvaise habitude de son enfance et était devenu un tel roué que les débauches le tuaient. J'avais beaucoup de chance d'un côté, pourtant j'avais dû supporter quelques durs chagrins. Je perdis mes deux premiers amants: Arpard A..., qui dut partir à Constantinople, où il avait un emploi à l'ambassade, et Ferry, qui émigra en Amérique. Avant ce départ, qui était forcé, il m'écrivit une longue et tendre lettre où il me jurait un éternel amour. Il m'écrivait qu'il voulait m'épouser si je le suivais en Amérique. Il n'osait plus rester en Europe, car il y risquait sa vie. Les bandits, dont quelques-uns avaient eu mes faveurs, furent arrêtés. Hercule et le bel adolescent finirent à la potence. Il ne me restait plus que Rose pour me rappeler les joyeuses journées passées à Budapest.
Je ne veux pas vous parler de ma carrière artistique. Ceci ne vous intéresse pas; si vous voulez la connaître, vous n'avez qu'à ouvrir les journaux, ce que vous avez sûrement fait.
Dans une grande ville d'Allemagne, je fis la connaissance d'un imprésario italien, qui m'avait entendue chanter dans un concert et dans un opéra. Il me rendit visite chez moi et me fit la proposition de le suivre en Italie. Je parlais parfaitement l'italien. Il me dit que pour pouvoir concourir avec les plus célèbres cantatrices d'Italie, il ne me manquait que l'habitude des immenses scènes de San Felice, de la Scala ou de San Carlo. Si j'avais du succès en Italie, mon avenir était assuré; j'avais la gloire. Je devais débuter au théâtre Pergola, à Florence. Je n'hésitai pas longtemps; je signai un engagement de deux ans; j'avais un gage de trente mille francs et deux soirées à mon bénéfice.
En Italie, j'avais moins à risquer que partout ailleurs où j'avais déjà chanté. Personne ne s'occupe de la conduite d'une femme non mariée. Cette apparente vertu féminine, qui est tant en honneur dans le reste de l'Europe, n'a aucune valeur en Italie. On l'exige plutôt d'une femme mariée que d'une fille. Je trouve ceci très raisonnable, et quand une dame qui a déjà connu toutes les nuances de l'amour veut se marier, les Italiens ne s'occupent pas de sa vie passée, ils ne sont pas tant scrupuleux. Aucun homme ne compte sur une vierge si la fiancée a plus de quinze ans.
À vingt-sept ans, j'atteignais l'apogée de ma beauté. Ceux qui m'avaient connue à Vienne ou à Francfort me certifiaient que j'étais beaucoup plus belle qu'à vingt ou vingt-deux ans.