J'avais une nature robuste et puissante. Mon tempérament était de fer, mais j'avais la force de maîtriser mes désirs quand je voyais que les plaisirs de l'amour attaquaient ma santé. À Francfort, j'avais passé deux années de chasteté; après avoir quitté Budapest, je restreignis même mes relations avec Rose. Celle-ci ne me provoquait jamais. Elle semblait partager tous mes sentiments. Notre accord était aussi parfait que celui des deux jumeaux siamois. Je tenais un journal. Comment pourrais-je, si je ne l'avais pas fait, vous raconter ainsi ma vie dans tous ses détails! En feuilletant, j'y trouve qu'après ma liaison avec Ferry, qui dura dix mois, je partageai, dans l'espace de cinq ans, soixante-deux fois les plaisirs avec Rose, en moyenne une fois par mois. N'est-ce pas le «nec plus ultra» de la tempérance? Et durant cette époque, je n'accordai pas la moindre faveur à un homme. J'étais en bonne santé, je vivais bien, je soignais mon corps et ne commettais aucun excès.
À Florence, je fis la connaissance d'un homme très intéressant, de cet Anglais dont je vous ai déjà parlé. Ce n'était plus un jeune homme, il comptait déjà cinquante-neuf ans. Je pouvais parler de tout avec lui, il était un parfait épicurien et étudiait la nature humaine; ses opinions s'harmonisaient avec les miennes. J'appris à mieux me connaître, grâce à lui. Il m'expliqua bien des choses dont je n'avais pas la clé. Je savais depuis longtemps que la nature de la femme est tout autre que la nature de l'homme, mais je n'avais pu deviner pourquoi. Il m'en donna les raisons physiologiques et psychologiques. Sa philosophie était simple et claire; il était impossible d'affaiblir ses principes, basés sur la raison. Il n'était pas du tout cynique; dans la société, on le prenait pour un homme très moral, bien qu'il ne feignît aucune vertu. Il me faisait doucement la cour, non pas pour atteindre ce que tout homme convoite, mais parce que j'étais capable d'écouter et de comprendre ses paroles. Pourtant, je remarquais qu'il aurait été très heureux de me posséder corporellement. Ceci est naturel. Je ne suis pas un Narcisse féminin, mais j'ai conscience de mes qualités physiques et spirituelles; je n'ai qu'à me regarder dans un miroir et à comparer ma beauté à celle des autres femmes. Vous m'avez avoué vous-même que vous n'avez jamais vu un corps féminin aussi bien proportionné que le mien, et ceci bien des années après ma connaissance avec sir Ethelred Merwyn.
J'étais piquée d'entendre l'Anglais faire continuellement ma louange, sans jamais essayer d'attaquer mon cœur ou quelque chose d'autre,—on dit cœur par euphémisme. Ma coquetterie était vaine. Il m'avait tout expliqué; mais je voulais encore savoir pourquoi il se faisait stoïque avec moi.
Un proverbe dit: «Si la montagne ne vient pas vers Mohamed, Mohamed doit aller vers la montagne.» Sir Ethelred était la montagne et si je voulais obtenir mon explication, je devais être le prophète.
—Je vous permets pourtant tout, sir Ethelred, lui dis-je une fois; pourquoi ne dépassez-vous jamais, quand vous me faites la cour, les limites de la plus stricte amitié? Vous avez été un grand Lovelace, ainsi que vous me l'avez dit; je sais même que vous faites encore plus d'une conquête.
—Vous vous trompez, madame, je ne fais plus de conquête, me répondit sir Ethelred. Vous n'allez pas croire que ce qu'un vieillard change contre de l'or soit des conquêtes.
—Je ne parle pas des lorettes et d'autres femmes légères. Vous ne répondez qu'à une partie de ma question. Me prenez-vous pour une coquette sans cœur, qui s'enorgueillit de vous enchaîner à son char de triomphe? Pensez-vous que vous ne pouvez pas inspirer de l'amour à une femme de mon âge?
—Je crois que c'est possible. Si vous m'accordiez vos faveurs, vous le feriez par pitié et non par amour. Ça serait tout au plus un désir maladif. Vous n'avez connu que des hommes jeunes. Vous voudriez me voir ridicule.
—Vous êtes injuste envers vous-mêmes et envers moi. Je vous ai déjà raconté que j'ai connu un homme qui dédaignait toute conquête qui ne venait pas s'offrir volontairement. Êtes-vous aussi vaniteux et exigez-vous quelque chose de semblable de la femme? Mais vous ne risquez rien si vous recevez une réponse défavorable, puisque vous pouvez la mettre sur le compte de votre âge. Tandis qu'une femme se sent fort humiliée si vous jouez auprès d'elle le rôle du chaste Joseph. Trop de timidité et de modestie ne vont pas à un homme.
—Mais il lui sied encore moins de faire dire de soi qu'il est un vieux faune.