Vous connaissez mes opinions sur ce point, sur ce qu'on nomme débauche; vous savez que je ne suis pas d'accord avec l'opinion du plus grand nombre. Je crois que chacun, homme et femme, est libre de faire ce qu'il veut avec son corps tant qu'il ne porte pas atteinte à la liberté d'autrui. Il est punissable d'employer la violence, de séduire par des promesses, par l'excitation des sens ou grâce à des narcotiques qui aliènent la volonté. Tant que j'ai goûté l'amour et pratiqué toutes les espèces de volupté, je n'ai jamais obligé personne à se soumettre à ma guise. Je vous ai raconté comment Rose est devenue mon amie; elle l'est encore.

Je restai trois années à Londres. Mon engagement n'était que pour deux ans, mais je le renouvelai, car je m'y plaisais beaucoup. Pendant mon séjour, je lus assidûment les journaux. Je vis que les hommes étaient partout les mêmes, que les désirs et les passions poussaient à des vices et excusaient aussi bien l'acte sexuel normal que les relations maladives et perverses entre personnes du même sexe.

En France, en Italie, et probablement aussi en Allemagne, des crimes se commettent, tout comme à Londres, par volupté.

Le cas le plus terrible est celui d'un jeune Italien nommé Lanni avec une fille de joie. Il avait étranglé la fille au moment de l'extase. Des juristes anglais m'ont dit que si Lanni n'avait pas dépouillé sa victime, car il lui avait volé ses bijoux, sa montre et son argent, et que s'il n'avait pas acheté un billet pour filer à Rotterdam, ce qui faisait présumer que le crime était prémédité, il n'aurait pas été poursuivi pour assassinat et condamné à mort. La strangulation d'une fille de joie au moment de l'extase est assimilée aux meurtres par imprudence et n'est pas punie de mort.

Comme la peine de mort n'est pas graduée, il est terrible qu'elle soit si souvent appliquée. Elle n'est pas juste. Ce Lanni était beaucoup plus coupable qu'un de ses compatriotes, qui tua, dans un moment de jalousie et de rage, son rival au moment où il sortait du lit de son adorée. Il essaya de se tirer un coup de revolver dans la tête, mais ne se fracassa que la mâchoire. On le soigna avec les plus grands soins pour lui conserver la vie; ensuite, on le pendit. Ceci est cruel et barbare.

Je clos cette liste déjà trop longue des criminalités londoniennes pour vous raconter mes aventures personnelles.

Je rencontrai à Londres une ancienne collègue, Laure R..., qui eut plus tard beaucoup de chance: un des plus riches cavaliers d'Allemagne, le comte prussien H..., s'en éprit, en fit sa maîtresse et l'épousa ensuite. H... n'était plus très jeune; il lui laissa après sa mort une fortune estimée à plusieurs millions d'écus. Elle acheta une des plus grandes propriétés de Hongrie dans les environs de Pressbourg.

Sarolta n'eut pas le succès qu'elle escomptait. Elle quitta Londres au mois d'août. Je restai donc seule avec Rose. On m'invitait dans le monde le plus fashionable, mais je m'y ennuyais; j'aurais voulu connaître la vie de la bohème dorée de Londres. Par bonheur, je retrouvai une lettre d'introduction de mon ami défunt chez une de ses cousines qui habitait le faubourg de Drompton. Je lui envoyai la lettre de sir Ethelred et ma carte de visite et reçus une invitation pour le soir même.

Mrs. Meredith—c'était son nom—était âgée de quarante-cinq à quarante-huit ans. Elle avait dû être très belle et avait dû jouir de la vie, car elle était assez fanée, ses cheveux étaient gris et son visage était sillonné de rides. Elle se poudrait beaucoup. Elle était philosophe, de la secte des épicuriens. Elle était très bien reçue partout, car elle avait beaucoup d'esprit et une bonne humeur inépuisable. Elle était en outre très aimable et assez riche pour faire des soirées chez elle. Ces soirées se composaient de personnes du même esprit, et bien des dames avaient un renom équivoque, quoiqu'elles fussent toutes de l'aristocratie. Malgré la liberté d'esprit et de conduite qui régnait dans ce cercle, ces soirées ne se déchaînaient jamais en orgies.

Malgré notre différence d'âge, nous devînmes bientôt de bonnes amies. Je lui avouai quelles relations j'avais eues avec son cousin. Elle me loua beaucoup de l'avoir favorisé de mon amour. Elle me fit entendre que sir Ethelred lui avait parlé de notre liaison, mais sans lui dire mon nom, car il était très discret. Meredith parlait très librement de toutes les choses. Elle me dit qu'elle n'avait pas encore renoncé à l'amour, mais que ça lui coûtait beaucoup d'argent. «Mon Dieu! disait-elle, je fais comme les vieillards qui achètent l'amour des jeunes femmes. Ceci ne déshonore jamais l'acheteur; mais tout au plus celui qui échange le plus grand bien contre le moindre.»