Comme elle allait partout, j'eus une belle occasion d'apprendre ce qu'il y avait de remarquable à Londres. Les Anglais sont très tolérants vis-à-vis des gens du théâtre et de la bohème. Ils ne les reçoivent pas dans leur société, ou alors, s'ils les invitent, ils les traitent comme des automates; ils sont très polis envers eux, mais quand le concert est terminé, ils ne les connaissent plus. Mais si un cavalier épouse une femme de la rue, on oublie aussitôt son passé, on la traite en grande dame, et si elle est l'épouse d'un lord, elle peut même assister au lever de la Reine. Je connais trois de ces dames, lady T..., la marquise de W... et lady O...

Certains locaux ne sont pas fréquentés par ces dames de la rue, ainsi les bals de Canterbury hall, Argyll Rooms, Piccadilly Salon, Halborn Casino, Black Eagle, Callwell et beaucoup d'autres. Ces nymphes, quoiqu'elles soient inscrites comme prostituées à la police, ne sont pas les parias de la société, comme sur le continent. Elles sont protégées par les lois si quelqu'un les insulte en leur donnant un titre déshonorant. Elles ne sont pas aussi déclassées qu'ailleurs. Elles ne s'appellent pas filles de joie, mais dames indépendantes. Il y a des locaux où elles tiennent des réunions et où tout le monde n'est pas admis, par exemple chez Mrs. Hamilton, Oxendo Street. Il faut être présenté par une de ces dames.

Mrs. Meredith me raconta ses aventures dans ces locaux et me demanda si j'avais envie d'en visiter quelques-uns en sa compagnie. J'acceptai immédiatement. Nous les visitâmes tous. J'eus l'occasion de faire des observations sur le caractère de ces filles; les Anglaises de cette caste sont beaucoup plus dignes que les filles des autres pays. Il y a aussi des femmes tout aussi débauchées qu'ailleurs, qui sont prêtes à faire tout pour de l'argent; il y a aussi des femmes de marbre qui dépouillent les hommes, des femmes qui n'ont plus aucun sentiment, plus de sensibilité; mais en général, les prostituées anglaises sont moins insolentes que les françaises; et même à Londres, elles sont bien différentes des françaises et des allemandes. Je dois avouer à ma honte que les prostituées allemandes sont les plus communes, les plus vulgaires de toutes. Elles doivent l'être, car elles sont moins belles que les anglaises et leur insolence force les hommes que leurs charmes ne peuvent attirer. On les reconnaît de loin à leur toilette tapageuse et à leur lourde démarche.

Mrs. Meredith possédait aussi une très belle campagne à Surrey, guère plus éloigné de Londres que Richmond. Elle y invita quelques jeunes prêtresses de Vénus. J'y vins moi-même en compagnie de Rose, qui malgré ses vingt-six ans était aussi belle que lors de notre rencontre. Notre société féminine comptait quarante à cinquante personnes; la fête devait durer trois jours.

—Nous allons voir, disait Mrs. Meredith, si nous ne pouvons pas nous passer des hommes.

Une large rivière traversait le jardin de Mrs. Meredith; elle n'était pas navigable; par endroit, nous pouvions la traverser à pied. Le jardin était entouré d'une haute muraille et les bords de la rivière étaient plantés de saules pleureurs. Ils faisaient comme un rideau; nous étions à l'abri de tout œil indiscret. Nous pouvions faire tout ce que nous voulions.

Le lit de la rivière était du sable le plus fin. Nous étions presque toujours dans l'eau, comme des canards; nous nous amusions, nous barbotions; j'étais la plus adroite nageuse. Dois-je vous dire tout ce que nous fîmes ensemble? Il y aurait trop à raconter et ma lettre serait deux fois plus longue, et je ne pourrais pas tout vous décrire. J'y renonce. Cependant je dois dire que quelques dames prétendaient même n'avoir jamais goûté telle volupté dans les bras d'un homme. Je comprends d'ailleurs pourquoi les Turques ne s'ennuient jamais dans leur harem et qu'elles ne peuvent pas être malheureuses en attendant leur tour de partager la couche de leur sultan. Déjà, la conscience de savoir que cette étreinte n'expose à aucune suite dangereuse rehausse beaucoup le plaisir.

Aucune de nous ne s'amusa autant que notre hôtesse. Le cinquième jour nous rentrâmes toutes à Londres, où mes devoirs m'appelaient.

J'aurais pu gagner d'immenses sommes à Londres si j'avais voulu faire la conquête des hommes. Lord W..., un fanatique de musique, qui dépensait des sommes folles avec toutes les actrices, me fit faire les offres les plus séduisantes, par l'entremise de ses connaissances masculines et féminines. Je les refusai, comme toutes celles qui me furent faites en Angleterre, et malgré ma liaison avec Mrs. Meredith, j'avais le renom d'être inabordable. Une dame qui m'invita au mariage de sa fille complimenta ma vertu autant que mon chant. Elle me parla aussi de Mrs. Meredith.

«Cette bonne dame, disait-elle, a un renom assez équivoque. Vous l'ignorez sans doute. Je crois que vous avez connu son cousin, si Ethelred Merwyn. On m'a même raconté qu'il a été votre amant. Il vous a recommandé sa cousine? Il ne savait pas qu'elle était débauchée. D'ailleurs, cela ne doit pas vous toucher, vous n'avez pas besoin d'en prendre note.»