Elle avait fait la gageure de présenter Richardson comme un libéral. Pour gagner ce triste pari, elle faisait semblant de considérer comme un acte de faveur politique, l'acte par lequel le ministre Mackenzie a disgracié Richardson en le déportant des bureaux d'Ottawa dans le Nord-Ouest; et elle expliquait qu'un misérable gredin, tel que peut être à ses yeux un juge libéral, avait seul été capable de rendre uns sentence aussi infâme. Mais en même temps, et par la même contradiction, dont elle avait déjà usé à l'égard de MM. Lemieux et Fitzpatrick, La Minerve usait de tous ses efforts pour justifier ce jugement infâme dont l'auteur était digne, selon elle, de toute l'exécration qui s'attache au nom d'un magistrat prévaricateur.
Le but de ces articles était d'insinuer doucement et sans se compromettre, dans le public, l'idée que Riel n'était pas une victime, et de préparer les esprits à se dire, le lendemain du jour où on l'aurait assassiné, «que somme toute, on avait bien pu avoir raison.»
Ce but n'a pas été atteint. Les inspirateurs de cette odieuse campagne sont des renégats, qui ont si bien oublié les traditions de leur race, qu'ils ne sont plus même capables de comprendre qu'il y a certaines infamies qu'on ne fait pas accepter à des Canadiens.
Mais, malheureusement, il y a un résultat immédiat qui a été atteint.
On n'a pas persuadé à nos compatriotes, pas plus aux conservateurs qu'aux libéraux, qu'il fallait pendre Riel.
Mais on a persuadé aux conservateurs, et notamment aux hommes politiques, que le gouvernement ne voulait pas qu'on s'occupât de l'affaire Riel:--que quiconque s'en occupait serait injurié comme MM. Lemieux et Fitzpatrick, dénoncé au public conservateur comme un libéral et comme un catholique suspect.
La Patrie du 19 novembre déclare que le 18, un certain nombre d'étudiants se sont rendus à la Minerve, où, ayant été reçus par M. Gélinas, ils l'ont officieusement prévenu que si la Minerve continuait plus longtemps à trépigner sur le cadavre de Riel et à déshonorer le nom canadien, on ne pourrait pas répondre des suites de l'indignation publique.
D'après le même journal, M. Gélinas a répondu «qu'il le regrettait, mais qu'il n'y pouvait rien, que ces articles étaient envoyés directement d'Ottawa et émanaient du gouvernement, que la Minerve était obligée de les publier et que, si l'on en envoyait d'autres, elle serait obligée de les publier encore.»
Cet aveu est précieux à retenir.
Car il en résulte que toute la campagne de presse, dans laquelle on a cherché à faire croire qu'on désirait que Riel fut sauvé, tout en travaillant, en même temps, à le perdre dans l'estime publique, était directement inspirée par les ministres canadiens-français.