Du détroit des Ours. De la merveilleuse Arcade de Roche, ou du Pont naturel. Du précipice épouvantable qu'on voit entre de hautes montagnes voisines du détroit des Ours. Des bruits soû-terrains semblables au tonnerre, accompagnez d'éclairs qu'on entend dans une grosse Roche fort avant dans la Mer.

Après avoir visité une partie du Cap, nous voulûmes pénétrer dans le Continent, mais nous ne jugeâmes pas à propos de nous hazarder si long-tems entre des montagnes, dans un Pays inconnu, qui n'avoit pour habitans que des bêtes sauvages & quelques oiseaux; c'est pourquoi nous résolûmes d'y aller par Mer: pour cet effet, nous nous rembarquâmes, & avec un petit Vent d'Est nous côtoyâmes le Cap du côté de l'Ouest, & nous fûmes au bout de cinq ou six heures environnez de tant de pieces de glaces, que nous craignîmes d'être contraints de rejetter l'ancre, mais le Vent s'étant renforcé du double, il les chassa vers l'Oüest, & nous poursuivîmes notre route; cependant nous fûmes obligez de porter plus vers la droite, à cause d'un grand nombre d'écueils & de bancs de sable qui sont le long du Cap. Nous voguâmes assez heureusement pendant quarante-huit heures, aprés quoy nous commençâmes à découvrir un grand Golfe qui entroit dans les terres, par un détroit qui n'avoit qu'un grand quart de lieue de large; je le nommai le détroit des Ours, à cause que nous y en vîmes une trés-grande quantité. Il arriva dans ce moment une chose qui nous frapa par sa singularité; il faut savoir, que dans ce détroit il y a un courant qui va d'un rivage à l'autre: vingt à vingt-cinq de ces Ours se tenoient sur le bord de l'eau & sembloient attendre au Passage un grand quartier de glace, qu'on voyoit s'aprocher de loin, & le hazard ayant voulu qu'en flottant il s'aprochât d'eux, ils sauterent tous dessus avec une vîtesse incroyable, & le courant les ayant portez de l'autre côté, ils ressauterent d'abord à terre avec la même agilité. Cette maniere de passer l'eau, démontroit clairement dans ces animaux beaucoup d'intelligence & de raisonnement, malgré l'opinion de certains Philosophes. Nous entrâmes assez avant dans le Golfe, & ancrâmes, malgré la presence des Ours, dans un lieu où il y avoit quatre grandes piles de glaces, que les flots de la Mer avoient poussé contre la Côte, & entassées les unes sur les autres. Tout ce que nous vîmes autour de nous, étoit couvert de neige. Environ à une lieue de là il y avoit une chaîne de montagnes fort serrées, qui renfermoient dans une ronde enceinte un petit Lac: A son côté Oriental, par succession de tems plusieurs pieces de Roche s'étant détachées par en bas, avoient laissé une grande ouverture tout au travers en forme d'arcade, par laquelle les eaux du Lac s'écouloient dans la Campagne voisine; de sorte que de loin on croyoit voir un Pont d'une seule arcade, & d'autant plus que la Roche qui étoit restée au dessus, étoit assez plate & unie; j'ai eu la curiosité d'y monter, & pour en faire un veritable Pont rien n'y manquoit que les garde-foux; il faisoit alors un froid excessif accompagné de tems en tems d'une neige menue comme poussiere, & par consequent l'air étoit fort sombre & obscur; mais ensuite il devint trés-clair & trés serain, une belle exhalaison lumineuse s'éleva du côté du Sud, semblable à une brillante aurore, & le froid diminua de telle maniere que la neige en fondant distilloit des montagnes en bas. On voyoit dans cet endroit une fort jolie Riviere bordée des deux côtez de petits roseaux semblables à du jonc, qui aprés avoir fait en serpentant plusieurs tours & détours dans la Campagne, s'alloit jetter dans le Golfe un peu au dessus de nous, ayant monté vers sa source, nous aperçûmes qu'elle tomboit du haut d'une grosse montagne fort large & plate par en haut: comme la pente en étoit aisée, j'y montai bien-tôt, & je vis sur son sommet un petit Lac, d'où la Riviere sortoit; ce Lac pouvoit avoir environ cent pas de diamêtre; sa partie Orientale étoit couverte d'une glace mince, & pour sa petitesse il paroissoit extrêmement profond, son eau étoit douce & fort claire; tout cela auroit été une ample matiere de considerations & de raisonnemens pour des personnes versées dans la science des choses naturelles: cette montagne fermoit un vallon fort étroit & serré entre deux rangs de colines, qui étoit couvert jusqu'au fonds de petite herbe menue; il aboutissoit à une espece de large & longue esplanade de Roche vive, au bord de laquelle s'offroit d'abord à la vûë un précipice effroyable; ce n'étoit tout autour que de hautes & d'affreuses Roches, au bas desquelles rouloient avec impetuosité dans des trous & des crevasses, de gros torrens écumeux, qui aprés s'être croisez les uns les autres, s'alloient précipiter tous ensemble, dans un bas, dont l'immense profondeur glaçoit d'effroi; je puis dire que la seule idée qui m'en reste, me fait encore fremir, & je ne crois pas qu'il y ait dans tout le reste de l'Univers un semblable précipice: Comme le Païs de ce côté-là n'étoit que Rochers, autant que nous en pouvions juger, nous tournâmes à la droite, c'est à dire, vers le Golfe; ce n'étoit que pierres & que sables entrecoupez par tout d'une infinité de petits Ruisseaux, trés-difficiles à passer; mais enfin, aprés beaucoup de peines, nous parvînmes au haut d'une large descente fort plate & unie qui conduisoit droit à la Mer: étans tout au bas, nous nous assîmes pour nous reposer sur de petites Roches le long du rivage: on voyoit de là à une demie portée de canon avant dans la Mer, une fort grosse Montagne toute de Roche, autour de laquelle étoit un brouillard épais: à peine avions nous resté là assis un quart d'heure, qu'un grand bruit comme d'un Vent sous-terrain nous vint fraper les oreilles, & qui nous sembla partir de cette Montagne; il dura environ deux minutes, & puis cessa tout d'un coup; mais un demi quart d'heure aprés, la Montagne commença à darder de tous côtez environ trois pieds au dessus de l'eau, une infinité de petits feux, qui aprés avoir tournoyé avec impétuosité dans les airs, s'évanouissoient comme fait un éclair, & quelques instans ensuite, un bruit furieux se fit entendre à coups redoublez comme de grands éclats de tonnerre: nous vîmes & entendîmes quatre fois successivement la même chose dans l'espace d'une grosse heure. Nous remarquâmes que la Montagne ne jettoit aucune fumée, ni par le sommet, ni par aucun autre endroit, & que le brouillard qui l'environnoit s'étant aprés entierement dissipé, tout l'air des environs reprit sa premiere serenité.

[CHAPITRE VIII.]

D'une belle & spacieuse Plaine fermée de trois grands Côteaux; d'une Plante trés-belle & trés-singuliere; de quelques mazures, des curieux restes d'une anciene Muraille, dans le voisinage de la Mer: d'un merveilleux Echo: de l'Oiseau couronné qui fait son nid sous terre.

Comme j'avois vû par le moyen de mes Lunettes d'approche, que de l'autre côté du Golfe le Païs étoit beaucoup moins montagneux & plus beau, j'engageai quelques-uns de mes Compagnons de voyage à y faire quelques courses avec moi, ce que nous executâmes bien-tôt après. Nous trouvâmes d'abord un terrain assez plat & uni, mais pierreux, & il me sembla qu'on en auroit pû tirer des pierres fort propres à bâtir; j'y vis même de lieu en lieu de grands trous presque comblez, qu'on auroit pû prendre pour des carrieres: nous avions pour lors vis à vis de nous un grand Côteau qui nous bornoit la vûe, je montai sur une éminence, pour voir si je pourrois découvrir ce qui étoit au delà, & j'apperçûs trois grands côteaux qui faisoient un angle irrégulier, & renfermoient une belle & spacieuse Plaine. Nous n'eûmes pas beaucoup de peine à y descendre, elle étoit si parfaitement plate dans toute son étendue, qu'on n'y pouvoit pas remarquer la moindre hauteur, ni le moindre enfoncement; l'herbe dont elle étoit couverte, étoit alors toute humide, comme si une abondante rosée étoit tombée depuis peu dessus: J'aperçûs le long des Côteaux une infinité de longues rayes blanches, brillantes comme du vif argent, qui se croisoient de cent façons, de haut en bas & de bas en haut; je m'en aprochai, & je vis de tous côtez une espece de limaçons quatre fois plus gros que ceux de nos Climats, qui portoient sur leur dos une coquille d'un trés beau verd; ils avoient le corps noir, la queuë longue, & une petite tête sans cornes, ils laissoient en se glissant sur la terre une trace de grosse écume blanche qui faisoit ces longues rayes dont je viens de parler. Ils rongeoient trés volontiers une Plante qui croissoit dans cette Plaine, & qui est si belle & si singuliere qu'elle mérite bien d'être décrite ici. Elle s'éleve au dessus de terre à la hauteur d'environ une coudée, & jette vingt-cinq ou trente feuilles fort serrées par en bas, mais qui s'élargissent considérablement par en haut: ces feuilles sont de la largeur d'un empan avec des pointes tout autour aussi dures & aigues que des épines; elles sont d'un trés-beau verd pâle, & pleines de grandes veines du plus bel aurore qu'on puisse voir: Nous en arrachâmes quelques-unes, mais avec assez de peine, à cause des pointes dont elles sont armées, & nous fûmes surpris de voir que leur racine avoit la véritable figure d'un melon, la peau d'un gris brun divisée par côtes, & rude au toucher comme du chagrin; le dedans étoit une chair molle, blanchâtre, spongieuse & d'une odeur desagréable, ce qui nous empêcha d'en goûter; mais s'il n'y a rien de bon à manger, on y trouve de quoi satisfaire la vûë: J'ai vû plus de cent de ces limaçons ronger une seule de ces Plantes. On en verra le dessein tiré d'aprés nature à la figure F.

Il y avoit à un coin de cette Plaine, c'est à dire, à l'Angle qui étoit du côté de la Mer, une sortie par une voûte de pierre, mais si basse qu'il se falloit presque mettre en double pour y passer; on arrivoit par là dans un grand espace tout pavé de belles pierres brunes semblables à du grez & larges d'environ trois pieds. A quelques cent pas de là, on voyoit dans un lieu plein de sable & de gravier les restes d'une Tour, tout auprés de laquelle paroissoit comme enfoncée dans la terre, une grande pierre ronde de figure convexe comme un gros Globe, qui avoit sur sa superficie trois étoiles sur une même ligne representées en bosse; je ne pouvois m'imaginer ce que ce pouvoit être; cette pierre étoit à un bout des ruines d'une longue muraille, qui s'étendoit jusques à la Mer; cette muraille avoit du moins trois pieds & demi d'épaisseur, mais elle ne s'élevoit plus au dessus de terre, qu'à la hauteur d'un bon demi pied; il en étoit pourtant resté un pan près de la Mer qui venoit jusqu'à la ceinture, & dans lequel étoit enchassée une grande piece de marbre rouge en forme d'exagone, où l'on voyoit gravez un angle avec une espece de Serpent au milieu, & tout autour de certains ornemens & contours bisarres:

Je remarquai que les pierres de la Tour & de la muraille étoient jointes si prés, qu'il n'y avoit nulle apparence qu'il y eût jamais eu ni chaux ni ciment. Quoique pendant tout le temps que nous avons été dans ces Climats nous n'ayons rencontré aucun habitant, il est hors de doute qu'il doit y en avoir eu, toutes ces choses en sont des preuves incontestables, & je me le persuade d'autant plus que j'y ai vû plusieurs endroits à mon sens fort propres à cultiver, & que le froid n'y est pas insuportable. Nous découvrîmes par hasard prés de ces mazures un merveilleux Echo, car en frappant d'une pierre sur une Roche, le coup se répetoit jusques à six, sept, & huit fois le long du rivage; au reste, on pourroit faire dans cet endroit un trés-bon Port de Mer. En avançant toûjours le long de la Côte, nous vinmes à une grande Plage qui avoit bien trois lieues d'étendue: elle étoit semée de petits bancs de sable, & il y avoit au milieu une jolie petite Isle longue & étroite, toute pleine de roseaux fort verds, & dont les bords étoient tous couverts de coquillages. Quoiqu'il n'y en eût pas un seul du côté où nous étions, aprés cette Plage, la Mer faisoit un grand coude dans les terres, dans le fonds duquel étoient trois hautes Montagnes; celle du milieu qui étoit la plus haute s'avançoit si fort sur le rivage, qu'elle ne laissoit guéres plus de trois pieds de terrain pour passer à côté; elle avoit du côté de la Mer un grand trou ou enfoncement, comme une profonde Grote, ou je vis deux squelettes d'animaux à quatre pieds; aprés les avoir bien examinez, je jugeai que ce devoit être des squelettes d'Ours, mais qui avoient été d'une monstrueuse grosseur: l'un occupoit l'entrée & empêchoit presque le passage, l'autre étoit tout à fait dans le fonds, & je trouvai entre ses côtes un gros nid d'oiseaux, avec quelques œufs: dans cet endroit, nous laissâmes sur nôtre gauche la Mer & ces Montagnes, & entrâmes à droite plus avant dans les terres; c'étoit un Pays sablonneux presque tout couvert d'une espece de mousse blanche, & de lieu en lieu on voyoit la terre élevée par petits monceaux, comme dans les champs où il y a des taupes, mais je ne pûs découvrir quelle sorte d'animaux c'étoit: Nous voyions alors devant nous un gros Ruisseau, formé sans doute par les neiges fonduës qui coulent abondamment des Montagnes voisines, & comme il nous étoit impossible de le passer, nous fûmes obligez de prendre un assez long détour, & même de marcher longtemps le long d'un Côteau dans une neige molle & demi fondue: mais ce qui nous donnoit courage d'avancer, c'étoit une belle & grande Prairie qui étoit presque vis à vis de nous toute semée de petites fleurs jaunes, & bornée d'une longue hauteur, où l'on voyoit comme un petit bocage d'arbustes fort verds; ces fleurs jaunes exhaloient une odeur trés-agréable, & comme je m'amusois à les considerer, un gros oiseau sortit tout d'un coup d'entre les arbustes, qui sans s'effrayer se vint poser à trente pas de nous; il étoit à peu près de la grandeur d'une Oye, & marchoit fierement comme un Coq, la tête haute, & haussant fort les pieds à chaque pas; ses serres paroissoient grandes & pointues, son plumage étoit gris, & n'avoit presque point de queue; il portoit sur la tête un gros bouquet de plumes noires & blanches, & fort hautes, qui s'élargissant en rond par en haut, ressembloient assez à une grande couronne; son bec étoit rouge, gros & court. Aprés qu'il eut fouillé quelque peu de tems dans la Prairie, il prit dans son bec plusieurs herbes, & s'envola vers la hauteur: je le suivis de l'œil, & le vis entrer au bas dans un trou; je m'avançai promptement & remarquai que ce trou étoit profond, & alloit fort en tournant dans la terre; j'inferai de là qu'il y avoit son nid, & d'autant plus, que j'en aperçûs encore quelques autres aussi profonds & de la même façon en bas, le long de la hauteur; mais nous ne vîmes plus l'oiseau, ni aucun autre de son espece.

[CHAPITRE IX.]