il étoit tout de pierre blanche, sa partie superieure étoit une grande pierre plate de figure triangulaire, posée sur six colonnes hautes d'environ trois pieds, sur une base en ovale qui s'élevoit de terre à la hauteur de quatre ou cinq pouces, sur la pierre à trois angles on voyoit une Inscription de caractéres bizares, qui n'étoient connus d'aucun de nôtre troupe, & en bas sur la circonference de la baze paroissoient encore d'espace en espace les mêmes caractéres, mais presque effacez; ce Monument fit naître entre nous une infinité de raisonnemens, car nous voyions trés-bien que ce n'étoit pas là un Ouvrage du hazard, mais j'en laisse la décision à de plus habiles gens que moi. Etant sortis de ce lieu nous marchâmes droit au Ruisseau dont je viens de parler, & nous le suivîmes en remontant vers sa source: il sortoit d'une trés belle Fontaine qui étoit dans une Grote creusée par la nature dans une des montagnes de la Vallée. J'y entrai d'abord, elle étoit revêtue d'une trés belle mousse verte depuis le haut jusqu'en bas, & dans le fonds, à la hauteur d'un homme, on y voyoit trois conduits sur une même ligne, & à distances égales: l'eau en coulant hors de ces conduits faisoit un agréable petit murmure qui approchoit du gazoüillement des oiseaux, & tomboit dans une espece de Bassin, qui en étant fort rempli, elle s'épanchoit par dessus tous ses bords, & se réunissant par devant dans une grande crevasse qui étoit dans un Rocher immédiatement au dessous, elle s'écouloit en bas; ce Bassin étoit profond environ d'un pied: il y avoit au fonds plusieurs petites pierres rouges & plates de différentes figures, savoir de quarrées, de rondes, de triangulaires, & en forme de cœur, voulant en prendre quelques unes, je pûs à peine souffrir la froideur excessive de l'eau, tout joignant la Fontaine & au dedans de la Grote, il y avoit un trou rond & fort profond, large d'un bon empan, qui exhaloit une vapeur si chaude, que je me pensai brûler le visage, m'étant par hazard placé tout vis à vis, ce ne fut pas sans un extrême étonnement que je vis sortir presque d'un même endroit le froid & le chaud tout ensemble. Il y avoit dans plusieurs endroits de cette Valée, divers arbustes très-beaux & trés singuliers, & un entr'autres dont j'ai donné la figure à la lettre E.
Il jette ses feuilles à trois étages assez distans l'un de l'autre: elles sont toutes couvertes d'une espece de duvet, qui les rend au toucher douces comme du velours, & bordées tout autour du plus beau jaune du monde. Au dessus des feuilles, & précisément à l'endroit où elles sont attachées au tronc, on voit sortir de chacune au bout d'une fort longue queue, de petites graines rouges de la grosseur des pois qui forment un cercle parfait; & à la cime ils portent un bouquet de ces mêmes graines, fort pressé & serré, qui a presque la figure d'une petite Pomme de Pin.
[CHAPITRE V.]
De quelques Poissons monstrueux qu'on voit dans ces Mers: accident tragique & lamentable arrivé à deux Matelots de l'équipage; des sept Isles inaccessibles, & de ce que l'Auteur y vit avec de grandes Lunettes d'approche.
Nous ne vîmes rien digne de remarque dans la route que nous prîmes pour revenir à bord: nous trouvâmes entre les Rochers une grande quantité d'oiseaux, qui se laissoient presque prendre à la main, dont nous emportâmes autant qu'il nous fut possible. Comme la Côte où nous étions à l'ancre étoit fort exposée à de grandes tempêtes & à des Vents trés impétueux, nous craignîmes qu'en y restant plus long-tems, nous ne fussions à quelque heure brisez contre les Rochers: Nous résolûmes, animez du désir de faire quelque découverte, d'en partir au plutôt; nous fimes une grande provision des racines dont j'ai déjà parlé, y en ayant dans cet endroit une prodigieuse quantité, & ayant levé l'ancre, avec un petit Vent Sud-Est, nous portâmes vers l'Oüest, parce que lorsque l'air étoit clair & serain, nous avions toûjours cru voir quelques terres de ce côté-là. Aprés avoir navigué assez heureusement prés de vingt-quatre heures, nous nous trouvâmes entre plusieurs Ecueils trés-dangereux; c'étoit plusieurs Rochers à fleur d'eau, mais comme le Vent étoit presque tombé, & que nous voguions fort lentement, nous les évitâmes sans beaucoup de difficulté. Il y avoit une Roche qui s'élevoit au dessus de l'eau à la hauteur d'environ quatre pieds, sur la pointe de laquelle nous vîmes un gros Oiseau à plumage noir assez semblable à une Cigogne; il s'y tenoit perché droit sur une jambe, faisant la rouë de sa queuë comme un Paon; il y paroissoit immobile comme une statue sur son piédestal: nous lui tirâmes plusieurs coups sans le toucher, qui ne lui firent pas faire le moindre mouvement. Il falloit que cet Oiseau eût été porté là par les glaces, & qu'il en attendît quelques autres au passage pour s'en retourner. Quelque tems aprés le Vent étant tombé tout à fait, nous nous vîmes environnez d'un brouillard si épais qu'il faisoit tout à fait nuit, ce qui nous obligea de jetter l'ancre; ce brouillard étoit presque chaud. J'avois autrefois toûjours crû que ces Climats étoient inhabitables à cause de la grande rigueur du froid, mais quoi qu'il s'y fasse sentir excessivement, il y a de si fréquens intervales où l'air se radoucit, qu'il est par tout fort supportable. Nous restâmes dans l'obscurité plus de douze heures, aprés quoy le temps s'éclaircit. Le même Vent se remit à souffler, & nous portâmes vers l'Oüest comme auparavant: nous trouvâmes que nous étions alors à soixante & sept degrez six minutes de Latitude méridionale. Il y avoit à cette hauteur un grand nombre de gros Poissons volans à quatre aîles; les deux qui étoient vers la tête étoient trés grandes & semblables à des aîles de chauves-souris; & les deux qui étoient vers la queue paroissoient deux fois plus petites. Trois de ces Poissons vinrent autour de notre Vaisseau en voltigeant & plongeant sans cesse: Ils excédoient de beaucoup la grosseur & la longueur des plus puissans Bœufs, & nonobstant ils s'élevoient fort haut & restoient souvent en l'air une grosse minute avant que de plonger. Ils sont très goulus & voraces; en volant ils ont toûjours une grande gueule ouverte, où l'on voit deux rangs de dents courtes, mais fort aigues: deux de nos Matelots étoient assis l'un prés de l'autre sur le Pont du côté de la Poupe, quand un de ces trois Monstres, s'élançant tout d'un coup fort haut, les saisit tous deux par derriere, & les fit culbuter dans la Mer; celui qui tomba le premier en fut d'abord mis en pieces & devoré; & le second qui nâgeoit autour du Navire, & auquel nous étions sur le point de jetter une corde, pour le tirer à nous, fut assailli par les deux autres: l'un le prit par la tête, & l'autre par les pieds, & tirant chacun de son côté avec une extrême furie, ils séparérent bien-tôt ce miserable corps, dont les boyaux & le sang faisoient une longue traînée dans la Mer. Cette tragique Avanture nous causa à tous une affliction trés-sensible, d'autant plus que ces hommes étoient deux de nos meilleurs Matelots. Aprés que ces cruels Animaux nous eurent encore suivis une bonne demie heure, nous les perdîmes tout à fait de vûë. Peu de tems aprés nous eûmes une trés-grande tempête qui nous tint alerte plus de six heures. Cependant en portant toûjours vers l'Oüest, nous vinmes à découvrir quatre Isles, & peu aprés trois autres; elles étoient toutes sept sur la même ligne, & fort peu distantes l'une de l'autre: Nous formâmes d'abord le dessein d'y prendre terre, mais il nous fut impossible d'exécuter notre projet, car nous trouvâmes en nous en approchant, qu'aux environs de toutes ces Isles la Mer fourmilloit de Bancs de sable & de Rochers fort prés les uns des autres, & étoit remplie de courans qui se croisans de tous côtez, rendoient cette Mer la plus dangereuse, au jugement de notre Pilote, qu'il eût jamais vûe. Nous jettâmes l'ancre à la pointe d'un grand Banc de sable qui étoit vis à vis de nous, afin d'avoir le tems de consulter ensemble quelle route nous prendrions: Cependant, nous considérions exactement ces Isles, elles étoient pleines de petits monticules qui paroissoient dans le lointain d'un rouge de vermillon, & quelques-uns brilloient comme des rubis. Nous en attribuâmes la cause à un air fort enflammé qui étoit alors dans tous les environs. Nous vîmes dans la cinquiéme Isle qui étoit la plus grande du côté de l'Est, une Roche de figure ronde qui s'élevoit fort haut en droite ligne, & qui étant d'égale grosseur en haut & en bas, ressembloit à une belle grande colonne, & un peu plus avant il y avoit de grosses & hautes Roches fort serrées & proches l'une de l'autre, qui representoient parfaitement les masures d'un grand & magnifique Château, à l'une des extrêmitez duquel on voyoit comme une grande Tour ronde, d'où sortoit une grosse & noire vapeur qui s'élevoit si haut & avec tant de rapidité dans les airs, qu'elle sembloit s'unir avec les nues, & ne former qu'un même corps avec elles. Je pris alors mes grandes Lunettes d'approche, & je découvris dans cette épaisse fumée, de grosses étincelles semblables à des étoiles qui étoient dans un perpetuel mouvement. Quelques instans aprés, je vis sortir de cette Roche de gros torrens de flammes qui comme un Vent impétueux se répandans au long & au large, nous causa une épouvante générale. Je ne croy pas que le Mont Etna en Sicile, ni le Mont Vesuve en Italie, en ayent jamais vomi de si terribles. Ces épouvantables flammes ayant duré environ trois minutes, s'évanouirent & ne laisserent aprés elles que quelques étincelles & une legére fumée: nous n'avions pas encore resté là vingt-quatre heures, que nous nous aperçûmes que la Mer qui environnoit ces Isles, étoit toute prise. Quoique dans l'endroit où nous étions, nous ne sentissions pas le moindre froid, nous résolûmes de reprendre le large, & de côtoyer de loin les dangereux écueils que nous avions devant nous jusqu'à ce que nous pussions seurement continuer nôtre route vers l'Oüest. Nous en vinmes heureusement à bout avec un Vent favorable, & nous entrâmes enfin dans une pleine Mer, où nous commençâmes de voir floter de grandes piéces de glace.
[CHAPITRE VI.]
Du grand Promontoire ou Cap qui est toûjours couvert de nuages; du miraculeux Jet d'eau qu'on y voit; de la grande & profonde Caverne sur laquelle passe un gros & large Torrent. Combat extraordinaire entre deux Ours blancs & trois Veaux marins.
Dans moins de deux heures la Mer fut toute couverte de glaces, & nous fimes une continuelle manœuvre pour les éviter autant qu'il nous étoit possible; il y en avoit une qui étoit éloignée de nous d'environ cinq ou six portées de mousquet, d'une grandeur si énorme, qu'elle paroissoit une petite Isle, & venant à se rompre en piéces, elle fit plus de bruit en s'éclatant qu'une batterie de plusieurs canons qui auroient fait feu tout à la fois; mais ces glaces diminuant insensiblement de nombre, nous nous en trouvâmes heureusement tout à fait dégagez; mais peu de tems aprés nous fûmes surpris d'un calme qui dura quinze heures; toute la surface de la Mer étoit plus unie qu'une glace de miroir. A une bonne lieue de l'endroit où nous fûmes contraints de rester pour attendre le Vent, il y avoit une grosse Roche à trois pointes que nous allâmes reconnoître avec la chaloupe; elle étoit entourée d'un petit terrain, large de dix ou douze pieds, tout bordé le long de l'eau de grandes herbes fort larges, & couvert jusqu'au pied de la montagne de coquillages, entre lesquels nous trouvâmes une grande quantité de petites huitres, dont les écailles étoient fort noires. Nous en ouvrîmes quelques-unes qui étoient d'un goût excellent, ce qui fut cause que nous en emportâmes à bord autant qu'il nous fut possible. Nous eûmes la curiosité de grimper au haut de cette Roche; sa cime étoit une espece de plate-forme entre trois pointes, sur laquelle nous vîmes plusieurs plumes d'oiseau éparses çà & là. Nous découvrîmes dans des trous quelques nids qui n'étoient qu'un entrelassement de mousse, d'herbes & de plumes; il n'y avoit en tout que deux œufs aussi blancs, mais considérablement plus gros que des œufs de poule; le blanc en étoit d'un verd pâle, & le jaune d'un rouge noir: sans une certaine accreur qu'ils laissoient dans la gorge, ils auroient été assez bons à manger; il n'y avoit pas long-temps que nous étions rentrez dans le Vaisseau, qu'un petit vent commença à s'élever: nous nous en prévalûmes d'abord, mais dans peu d'heures il se renforça de telle sorte, que nous craignîmes d'avoir une rude tempête; c'étoit le même Vent que nous avions eu auparavant; nous en fûmes pourtant quites pour la peur; Nous voguions pour lors avec tant de rapidité, que nous faisions beaucoup de chemin dans une heure. En jettant la vûe sur le bord de l'horison, nous vîmes du côté de l'Oüest comme un grand & gros nuage qui sembloit toucher la Mer, mais nous en approchant toûjours, nous découvrîmes un Cap, dont les terres étoient fort hautes, au dessus duquel il y avoit d'épais nuages à perte de vûë. Comme nous avions dessein, avant de retourner dans le vieux monde, de faire encore quelques nouvelles découvertes, nous allâmes jetter l'Ancre dans l'endroit le plus commode, pour aller à terre; c'étoit une douce pente par laquelle nous montâmes aisément: étant parvenus, en haut, nous trouvâmes une grande quantité de cailloux & de petites pierres, tout le terrain étoit sablonneux & pierreux, & nous ne pouvions pas étendre notre vûe fort loin, parce qu'à cette extrêmité du Cap le Païs alloit insensiblement en montant. Quand nous fûmes arrivez à la plus grande hauteur, nous découvrîmes de grandes Plaines à perte de vûe coupées de plusieurs petits Lacs, & bornées dans le lointain de grandes & hautes montagnes couvertes de neige & fort transparentes, assez prés de nous, & tout vis à vis il y avoit deux petites colines derriere lesquelles on appercevoit bondir rapidement dans les airs, un gros Jet d'eau, semblable à une belle & grande colonne, qui se couronnant d'une grosse écume, retomboit autour d'elle-même par une infinité de petits Ruisseaux, qui se réduisans bien-tôt comme dans une grosse poussiere d'eau, retomboient en bas: du lieu où nous étions, nous ne pouvions voir d'où il sortoit; c'est pourquoy précipitans nos pas, nous nous avançâmes au-delà des colines, & trois Jets d'eau se présentérent à notre vue, qui sortoient de trois petites Roches, disposées en triangle au milieu d'un gros amas de rocaille & de cailloux: Le plus grand qui étoit celui que nous avions aperçû d'abord, s'élevoit dans les airs environ à la hauteur de deux cens cinquante pieds, mais les deux petits en passoient à peine sept à huit: leurs eaux en retombant en terre formoient une petite Riviere, qui aprés avoir serpenté neuf cens ou mille pas, s'alloit jetter dans un des Lacs dont je viens de parler: l'eau en étoit trés-claire & trés-bonne à boire; l'air étoit fort temperé, & il faut de necessité que l'extrême froid se fasse sentir encore plus tard dans ces Contrées. On doit remarquer que ces Lacs se communiquant tous par des Ruisseaux qui coulent des uns dans les autres, nous ne pouvions par conséquent avancer dans le Païs qu'en faisant de longs détours: c'est pourquoy nous les laissâmes sur la gauche & prîmes un peu sur la droite; tout y étoit jusques là si sec & si aride, qu'il n'y croissoit pas la moindre herbe ni le plus petit arbuste. Un grand Vent de terre commença pour lors à souffler avec une telle véhémence & faisoit élever tant de sable & de poussiére, que nous étions contraints de nous arrêter de tems en tems, & de fermer les yeux de peur d'être aveuglez: mais heureusement cela passa bien tôt, & nous entrâmes dans un fonds, dont le terrain, étoit fort noir & couvert par tout d'une petite plante longue & mince, avec des nœuds comme des cannes; elle croissoit en rampant fort loin sur la terre, & jettoit d'espace en espace un petit bouquet de graines d'un trés-beau jaune: cette Plante étoit fort jolie. Aprés y avoir marché cinq ou six cens pas, nous entendîmes un bruit comme celui d'une grande chûte d'eau, & de fait nous vîmes bien-tôt après un gros torrent, qui sortant d'entre deux Rochers trés hauts se précipitoit en bas à la hauteur de plus de trois cens pieds, & formoit ensuite une petite Riviere, qui roulant ses eaux avec une extrême rapidité, entraînoit avec elle une trés-grande quantité de pierres & de cailloux. Comme nous considerions de quelle maniere nous la pourrions passer, nous aperçûmes à côté d'une petite hauteur une descente au bas de laquelle il y avoit une espece de Buisson; c'étoit de petits arbustes fort serrez qui étoient armez d'épines avec de petites feuilles trés-rouges, ils nous cachoient en partie l'entrée d'une Caverne; nous balançâmes quelque tems, n'osant pas d'abord nous hazarder dans un lieu qui pouvoit nous être fatal, mais les deux plus hardis des nôtres y étant entrez, nous suivîmes tous, & aprés avoir marché quelque tems dans l'obscurité, nous découvrîmes tout d'un coup un trés-grand & trés-spacieux sous terrain, divisé en diverses grandes Voûtes de differentes hauteurs, toutes taillées par la Nature dans le Roc: il y en avoit quelques-unes plus hautes & plus vastes que celles des plus grandes Eglises; de grosses Roches disposées à distances inégales soûtenoient ces lourdes & énormes masses de pierre; la lumiere y entroit par en haut au travers d'un grand nombre d'ouvertures, dont les unes étoient en long comme des fentes ou grandes crevasses, & les autres presque rondes ou quarrées, d'où pendoient des herbes à longue tige, dont les feuilles étoient grandes comme celles de figuier: Il y a apparence que l'air chaud qu'on respiroit dans cette Caverne, contribuoit beaucoup à les faire croître; la plus grande & la plus haute de toutes ces Voûtes étoit depuis le haut jusques au bas toute marquetée de noir & de blanc; les marques noires étoient beaucoup plus grandes que les blanches, mais les blanches brilloient comme du cristal; & comme elle avoit en haut vers le milieu, une fort grande ouverture ronde, cela faisoit un charmant effet: Le terrain étoit uni presque par tout, excepté vers une des extrêmitez, où il se haussoit insensiblement. Nous y vîmes un nombre innombrable d'Oiseaux blancs comme des Cignes, & pas plus grands que des Moineaux. Ils pensoient si peu à s'envoler ou à s'enfuir, Qu'ils se laissoient presque marcher sur le corps; nous en prîmes tant que nous voulûmes, ce n'étoit qu'un petit peloton de graisse trés-délicat à manger: Quand nous fûmes au bout, nous y trouvâmes une issue qui conduisoit dans la campagne, & au bas, dans un coin fort obscur, nous vîmes un grand trou rond, à peu prés comme un Puits; nous y jettâmes plusieurs pierres fort grosses, qui aprés être tombées ne faisoient aucun bruit, ce qui nous surprit; & quelques instans aprés, il en sortit tout d'un coup un fort gros oiseau tout noir, qui en étendant ses aîles nous épouvanta par leur grandeur; en sortant de la Caverne il jetta trois grands vilains cris dont toutes les voûtes retentirent: il portoit au bec quelque chose d'assez gros & long, mais il ne nous donna pas le tems de discerner ce que ce pouvoit être. Il faloit que ce Puits fût d'une prodigieuse profondeur, & qu'il y eût quelques trous ou enfoncemens où cet oiseau avoit peut-être son nid, ou qu'il y trouvât quelque chose pour sa subsistance. Nous sortîmes bien-tôt après lui, mais nous eûmes beaucoup de peine à monter, à cause que la pente étoit fort rude & pleine de fort gros cailloux & de pierres pointues: quand nous fûmes en haut, nous connûmes que nous étions au-delà du Torrent, parce qu'il passoit par dessus la Caverne & justement au milieu. Nous n'étions pas à un quart de lieue de la caverne, que nous vîmes sortir deux Ours blancs d'entre deux belles colines vertes comme un Pré par en bas, dont le sommet étoit tout couvert de cette espece d'épine dont j'ai parlé, qui avoit de petites feuilles si rouges. Ils entrerent dans un chemin creux plein de sable, le long d'un côteau qui conduisoit droit à la Mer; ils fouilloient à tous momens la terre avec leur museau aparemment pour chercher quelques racines. Nous les suivîmes de loin, ayant toûjours en cas de necessité nos armes prêtes, quoique pourtant nous eussions remarqué plusieurs fois qu'ils n'attaquoient pas les hommes. Nous fûmes bien-tôt en vûë de la Mer; la Côte en cet endroit formoit un petit Golfe, & le rivage paroissoit tout couvert de coquillage. Nous aperçûmes le long de l'eau trois Veaux marins endormis sur le sable, l'un desquels étoit couché moitié dans l'eau & moitié sur terre; cependant les Ours qui avoient pris petit détour, arriverent insensiblement dans cet endroit, & fouillant toujours de leur museau entre les coquilles, il ne sembloit pas qu'ils regardassent devant eux; mais le plus gros se voyant tout d'un coup auprés d'un de ces veaux marins, il l'assaillit par le haut du col, & du premier coup de dent lui fit ruisseler le sang jusqu'à terre: Cet animal, s'éveillant en sursaut, se donna de si violentes secousses qu'il se dégagea, & perça avec les grands crocs qu'il avoit à la machoire inférieure, le ventre de l'Ours, qui tout furieux, le mordit & le déchira cruellement par tout où il le put attraper. Les deux autres étant venus à son secours, le combat devint general entre ces cinq animaux; mais le premier des Veaux marins perdoit tant de sang, qu'il se sauva dans la Mer, & les autres l'ayant d'abord suivi, ils laisserent par leur fuite aux deux Ours le champ de bataille & tout l'honneur de la victoire. Il y avoit dans ces quartiers un grand nombre de ces Veaux marins; j'en ai vû qui avoient plus de huit pieds de long & qui étoient gros à proportion; ils sont amphibies, & marquetez comme des Tigres, de noir & de blanc, de jaune, de gris & de rouge; leur peau est couverte d'un poil ras, ils ont la tête fort grosse, & quatre pieds avec cinq griffes non divisées, comme des pates d'Oye, & jointes par une peau noire; leur queue est fort courte, ils se plaisent fort à se tenir couchez sur le sable le long de la Mer. Nous laissâmes encore là nos deux Ours fouillans entre les coquillages, & nous suivîmes le rivage, en tournant du côté où nous avions laissé notre Vaisseau. Lorsque nous mîmes le pied sur cette hauteur qui formoit la petite pointe du Cap, je fus dans la derniére surprise d'en voir le terrain tout moüillé, & celui que nous quittions tout à fait sec, le gros nuage qui le couvroit & qui le couvrit toûjours pendant que nous y restâmes, distilloit de tems à autre une grosse rosée semblable à une petite pluye trés-menuë, pendant que dans tous les environs l'air étoit trés-clair & trés-serain, je n'ai jamais pû comprendre quelle en pouvoit être la cause, il falloit que dans ces terres il y eût une vertu occulte & attractive qui retînt toujours au dessus d'elles, même malgré les plus grands Vents, cette grosse exhalaison.