Quant aux États-Unis d'Europe, cette formation ne s'opérera pas brusquement, mais elle résultera insensiblement du jeu naturel des lois sociales. Les nombreux congrès internationaux, en tête desquels il faut placer le congrès de La Haye, les traités d'arbitrage et d'entente, en sont les premières ébauches.

Dans l'antiquité, l'Empire romain constitua déjà une sorte de fédération d'États, mais dans les conditions les plus diverses, variant de la plus complète sujétion au lien purement nominal. L'organisation d'un ensemble aussi vaste était prématurée, aux premiers siècles de l'ère chrétienne. L'outillage scientifique et industriel ne permettait pas de donner une circulation vitale suffisante à des nations couvrant à peu près 5 millions de kilomètres carrés.

D'ailleurs, pour défendre son domaine peuplé d'environ 100 millions d'âmes, jamais Rome n'eut plus de 300,000 soldats. Mais si elle fut inhabile à donner au monde un bonheur parfait, elle sut du moins assurer de longues périodes de paix universelle, elle exerça une police supérieure des nations.

Combien plus aisément aujourd'hui, grâce à la rapidité des communications et à ses puissantes flottes, l'Angleterre sait administrer toutes les parties de son Empire, le plus vaste, le plus disséminé qui fut jamais!

De nos jours, au centre de l'Europe, un petit État admirablement civilisé, la Confédération helvétique, nous offre en réduction ce que pourrait être un jour en grand la Confédération européenne.

La Suisse met en pratique une maxime de saint Étienne, premier roi de Hongrie, que nous aurions pu placer comme épigraphe en tête de ce livre: Unius linguæ, uniusque moris regnum imbecille et fragile est.

Toutefois, il ne saurait s'agir d'un gouvernement fédéral suprême exerçant une action non seulement sur les États qui s'associent, mais sur les citoyens de chacun d'eux. On arriverait simplement à un système d'États confédérés, conservant le principe de leur souveraineté, le droit de se gouverner par des lois particulières, en s'obligeant uniquement à faire exécuter, dans l'intérieur de leurs limites propres, les résolutions générales délibérées et adoptées en commun. Nous avons tenu à noter cette distinction, que nous réitérerons à propos d'une Confédération orientale.

Le plus grand mérite d'une Confédération paneuropéenne serait, à l'imitation de ce qui est en Suisse, de comprendre les éléments ethniques les plus divers et de supprimer ainsi toutes les causes de conflit, en permettant, par des procédés pacifiques, d'indispensables modifications de frontières; car les projets de confédération ne visant que les intérêts d'une seule race constituent un danger et non une sécurité. Cela est vrai pour le pangermanisme, plus vrai encore pour le panslavisme qui placerait la Russie à la tête d'un groupement d'États englobant tout l'est de l'Europe.

Nous nous sommes contenté d'ébaucher ce rêve d'une Confédération européenne. Pour le moment, nous serions heureux de voir se réaliser le projet plus modeste d'une Confédération orientale.

La plupart des écrivains qui ont émis l'idée d'une Confédération orientale, l'ont fait avec l'arrière-pensée, sinon avec l'opinion nettement exprimée, qu'une telle union offre dans le présent les plus grandes difficultés de réalisation[32].