[Note 32: Dans un article paru en janvier 1892 dans la Revue d'histoire diplomatique, sous le titre la Confédération balkanique, M. Ed. Engelhardt, après avoir résumé l'historique des rivalités entre les peuples d'Orient et montré que les transformations accomplies après la guerre de 1877-78 n'ont fait qu'aggraver ces divisions, se borne à reconnaître que «l'esprit d'accommodement et de conciliation dans le domaine des intérêts politiques suppose un degré de civilisation et de stabilité auquel tous les facteurs de l'Union balkanique ne sont pas encore parvenus».]
Au premier abord, il semblerait qu'un pacte fédéral entre les peuples de l'Orient européen soit irréalisable, les rivalités de race sur lesquelles nous venons d'insister paraissant creuser entre eux un abîme que rien ne comblerait. Et pourtant, combien de gens sensés, parmi les intéressés eux-mêmes, lasses de tous les maux qu'entraînent ces querelles de races, ces luttes armées, ces révolutions et ces contre-révolutions, essayent de déterminer un courant nouveau! Est-ce donc impossible?
Mais, en Macédoine même, les races avaient vécu en bonne harmonie jusqu'au milieu du siècle dernier, et la cause de leurs mésintelligences à été moins le réveil de la conscience nationale que l'intransigeance du patriarcat grec. Sans son attitude partiale, le développement de chaque race dans sa propre langue se fût opéré parallèlement et eût été considéré par les autres comme un phénomène tout naturel. Puis, ces querelles ont été attisées par ceux qui ont intérêt à diviser pour régner; il serait difficile de déterminer qui, de la Russie ou de l'Autriche, y a eu la plus grande part.
D'ailleurs, il faut bien envisager la question à un autre point de vue un peu terre à terre. Il y a actuellement, en Turquie, un prolétariat intellectuel chrétien qui ne peut se caser nulle part. Les jeunes gens sortis des écoles aspirent aux carrières administratives, qui sont réservées presque exlusivement à l'élément musulman. Les causes avouées des derniers soulèvements ont existé de tout temps; mais ces insurrections sont surtout l'oeuvre de ceux qui, avec des capacités et une instruction supérieure, rêvent de se faire une place au soleil. Ils trouveraient immédiatement à utiliser leur autorité et leurs talents, dans un État libéré du joug ottoman; et par le fait qu'ils seraient pourvus, ils deviendraient les plus sûrs gardiens du nouvel ordre de choses.
Les peuples, comme les individus, finissent par se lasser des interminables querelles. Les plus beaux courages s'usent dans ces luttes énervantes où l'on risque à chaque moment d'en venir aux mains, souvent pour un mince intérêt. Alors, se reprenant, on se demande si le troisième larron n'est pas là, prêt à profiter de la dispute.
Des peuples chrétiens qui ont tant d'intérêts communs, que leur enchevêtrement même oblige à des rapports journaliers, ne peuvent s'absorber indéfiniment dans la pensée de se nuire et de s'anéantir. À l'heure actuelle, les éléments turbulents, chauvins, ont encore le dessus; cela est dû aux circonstances, mais non à une inexorable fatalité, et, la cause cessant, une réaction ne saurait tarder à se produire.
Mais la cause pourrait-elle cesser brusquement? Autrement dit, la fin du régime turc, laissant aux prises les compétiteurs bulgares, serbes, albanais, roumains et grecs, et les pires compétiteurs russes et autrichiens, n'augmenterait-elle pas l'anarchie? Si, sans doute, à défaut de l'instrument modérateur que nous préconisons.
C'est précisément la perspective de cette période troublée, dont on ne saurait prévoir la durée, qui a créé le dogme de «la Turquie, moindre mal». Aussi la plupart des écrivains qui ont envisagé une solution du problème oriental commencent par proclamer la nécessité du maintien de l'Empire ottoman comme condition de toute paix balkanique. Ils souhaitent ensuite platoniquement l'impossible égalité des droits de toutes les races et les non moins chimériques réformes sérieuses permettant à tous les éléments ethniques de se développer.
Et ce ne sont certes pas les premiers venus qui font entendre cette note sceptique ou découragée.
Déjà, en 1860, Saint-Marc-Girardin voulait que l'on plaçât la Turquie sous une sorte de tutelle; que l'on y envoyât des corps d'occupation et de nombreux fonctionnaires européens, sans envisager la possibilité de se passer de la Turquie[33].