[Note 33: Mise en tutelle de la Turquie par l'Europe, in Revue des Deux Mondes du 1er novembre 1860. Cette idée a été reprise par le comte Benedetti: la Question d'Orient, in Revue des Deux Mondes du 1er janvier 1897.]

En 1894, l'éminent homme d'État grec Tricoupis avait entrepris un voyage dans les pays des Balkans et l'on crut qu'il songeait à préparer la formation d'une ligue balkanique. Mais il déclara par la suite qu'il se bornait à souhaiter des réformes intérieures dans l'Empire ottoman et, pour les peuples chrétiens, une ère de réconciliation et d'entente sur les questions d'organisation ecclésiastique et scolaire.

Dans un article que publiait, en 1903, la Monthly Review de Londres, M. Take Ionesco, ancien ministre roumain, traitant la question des Balkans, déclare qu'une Confédération balkanique serait pour le moment impossible à réaliser à cause de la trop forte opposition des intérêts en présence. Il s'empresse d'ailleurs d'ajouter que «la fédération ou quelque chose de ce genre serait l'idéal».

M. Take Ionesco a fort bien plaidé cette cause dont la réalisation pourtant lui semble lointaine: «Certes, elle seule (la confédération) pourrait donner à ces États, chacun trop faible isolé, assez de force pour pouvoir exister par eux-mêmes et ne plus être les satellites acceptés avec plus ou moins de bonne grâce par telle ou telle grande puissance. Malgré les différences de race, de caractère, de langue et de moeurs, il y a dans la communauté du passé et dans l'intérêt commun un puissant ciment pour une fédération future. Probablement, un jour elle se fera.»

Dans une préface magistrale au livre de M. René Henry, intitulé: Questions d'Autriche-Hongrie et question d'Orient, M. Anatole Leroy-Beaulieu s'exprime ainsi au sujet de la situation balkanique: «La meilleure solution, la seule rationnelle et définitive, serait celle que réclament les peuples de la Péninsule: le Balkan aux peuples balkaniques. Mais cette solution, la seule conforme au droit moderne, la seule qui puisse pacifier l'Orient, bien des choses, hélas! peuvent la retarder longtemps encore. Elle n'a pas seulement contre elle les résistances de la Turquie, les défiances, les jalousies, les combinaisons égoïstes des puissances ou la crainte de porter un coup irréparable à ce qui reste de l'Empire ottoman; elle a contre elle les rivalités et les haines nationales des peuples mêmes qui l'appellent de leurs voeux. D'accord sur la formule d'émancipation, les États et les peuples de la Péninsule ne le sont pas sur la façon de l'appliquer... Une seule chose pourrait leur apporter la force et leur garantir une pleine indépendance, la fédération balkanique...»

Il est un fait international qui mérite de retenir l'attention: le principe de l'autonomie basée sur les conditions ethniques des peuples balkaniques a été énoncé--pour la première fois, croyons-nous, au sein d'un parlement européen--quand, dans son discours du mois de mai dernier sur la politique extérieure de l'Italie, M. Tittoni, ministre des affaires étrangères du roi Victor-Emmanuel, déclara, ce qui est très favorable à notre thèse, que ce principe devrait prévaloir, au cas où le statu quo ne pourrait plus être conservé dans la Péninsule.

Est-il besoin de répéter que ce statu quo n'ayant aucune chance de produire dans l'avenir des conséquences utiles à la paix et à la prospérité des intéressés, le meilleur moyen de parer aux difficultés, ou du moins de les atténuer, serait de poser franchement et immédiatement les premières bases d'une confédération générale des peuples chrétiens d'Orient?

Que ceux qui, destinés à y entrer, jouissent de leur pleine indépendance, s'y préparent donc! Les autres auraient la perspective de trouver bientôt, avec les bienfaits de la liberté, la sécurité du lendemain. Que les deux grandes puissances qui poursuivent un rêve égoïste renoncent à cet effort stérile!

Ce serait là suivre le précieux exemple donné par l'Angleterre et la France, qui ont conclu une convention d'arbitrage sur la base de leurs intérêts réciproques. Si cette sincère volonté de s'entendre ne s'affirme pas, ce ne sont pas les «notes identiques» relatives aux réformes, présentées par les ambassadeurs d'Autriche-Hongrie et de Russie, qui sauraient éventuellement empêcher ni les mésintelligences, ni les conflits sanglants.

Tout à l'heure, nous avons demandé à la Suisse moins un programme qu'une simple indication. La République helvétique est, en effet, une fédération trop étroite, trop centralisée, pour que nous la proposions comme un modèle sans retouches. Si nous l'avons mentionnée en première ligne, c'était pour démontrer qu'un accord peut exister, malgré la diversité la plus absolue des races, des cultes et des langues. Ce cas se présenterait pour la Macédoine au même degré que pour la Suisse, sans qu'il soit plus impossible, sinon plus difficile, en Macédoine qu'en Suisse, de faire vivre en bonne intelligence, sous un même drapeau fédéral, des groupements d'individus de race et de religion différentes.