Nécessité d’un guide. — Les conseillers de Flaubert. — Maupassant et Flaubert. — Racine et Boileau. — La docilité de Chateaubriand. — Les enquêtes de Mme de Staël. — La vanité littéraire. — Les avantages d’un bon conseiller.
Je voudrais, en terminant ce livre, présenter quelques réflexions sur l’utilité qu’il y aurait pour les débutants de lettres à s’assurer un guide dévoué et clairvoyant.
En général, on s’imagine avoir du talent, parce qu’on prend pour du talent le don d’assimilation et la facilité d’écrire.
Comment peut-on arriver à savoir si l’on a vraiment du talent et si ce qu’on écrit vaut quelque chose ? Il n’y a qu’un moyen : c’est de le demander aux autres.
Peu de gens sont capables de juger leurs propres ouvrages. Qu’on se loue ou qu’on se critique, on se trompe presque toujours : ou on est indulgent ou on est injuste. Lord Lytton, par exemple, se trompait, quand il écrivait à lady Blessington, à propos des Derniers jours de Pompéi : « Je crains que cet ouvrage ne plaise pas aux femmes. Elles n’aiment que les intrigues bien conduites ; elles demandent du sentiment et de l’esprit, et Pompéi n’a ni l’un ni l’autre. » Les auteurs, il faut bien l’avouer, n’ont pas l’habitude d’avoir si mauvaise opinion d’eux-mêmes.
Littérairement, personne ne se connaît, personne ne se voit. Pour se connaître et pour se voir, il faut faire appel aux lumières d’autrui. « Les Romains, dit Vigneul-Marville, avaient une coutume fort louable et très utile, tant qu’on sut bien en user : c’était de réciter les ouvrages de leur composition en la présence de leurs amis, avant que de le donner au public. Ils avaient en cela deux fins : la première de recevoir les avis et les corrections, dont les plus habiles gens ont toujours besoin ; et la seconde, qui était une suite de la première, de ne publier rien qui ne fût fort accompli… On envoyait des billets pour inviter les gens à ces sortes de récits. Les empereurs honoraient quelquefois de leur présence ces assemblées[123]. »
[123] Mélanges d’histoire et de littérature, t. I, p. 310.
Les plus grands maîtres ont éprouvé le besoin de soumettre leurs œuvres à des personnes éclairées. Il n’y a que les esprits médiocres qui sont toujours sûrs d’eux-mêmes. Avant de les offrir au public, Fontenelle voulut lire ses comédies dans le salon de Mme de Tencin ; on les jugea indignes de sa réputation, et c’est Mme de Tencin qui fut chargée de lui dire la vérité. Fontenelle s’inclina.
Quand Montesquieu eut terminé Arsace et Isménie, il se demanda si cette publication aurait du succès. « Tout bien pesé, écrit-il, à l’abbé de Guasco, je ne puis encore me déterminer à lire mon roman d’Arsace à l’imprimeur. Le triomphe de l’amour conjugal de l’Orient est peut-être trop éloigné de nos mœurs pour croire qu’il serait bien reçu en France. Je vous apporterai le manuscrit ; nous le lirons ensemble, et je le donnerai à lire à quelques amis. »
Roman, dialogue, poésie, nouvelles, on ne peut juger son œuvre qu’après l’avoir laissé refroidir pendant quelque temps. Il faudrait la relire six mois au moins après qu’on l’a écrite. Comme on ne peut attendre indéfiniment, le mieux est de soumettre sa production à des personnes de confiance.