On sait l’histoire de Flaubert. Le futur auteur de Madame Bovary réunit un soir ses amis, Bouilhet et Ducamp, pour leur lire la première version de la Tentation de saint Antoine. Le résultat de cette lecture fut désastreux. On jugea que c’était de la pure rhétorique et qu’il fallait tout recommencer. Le bon Flaubert n’accepta pas ce verdict sans résistance. Il se soumit cependant, et c’est alors qu’il se décida à écrire Madame Bovary, sujet réaliste qui devait refréner son tempérament lyrique.

La vie de Flaubert est le plus bel exemple de modestie et de travail que nous offre l’histoire des Lettres françaises. Il avait une confiance absolue dans les conseils de Bouilhet et lui soumettait tout ce qu’il écrivait.

Flaubert et Bouilhet se complétaient l’un l’autre, « Il est avéré, dit Cassagne, que le bon sens de Bouilhet a souvent tempéré les outrances d’imagination de Flaubert. Madame Bovary et Salammbô furent écrits sous les yeux et sous le contrôle de Bouilhet ; et, quand son ami mourut, Flaubert put dire avec raison qu’il « avait perdu sa conscience littéraire[124] ». En revanche, Bouilhet, de Mælenis aux Dernières Chansons, ne composa rien sans consulter Flaubert ; et, aux heures de découragement et de lassitude, c’est Flaubert qui lui rendait confiance et le réconfortait.

[124] A. Cassagne, la Théorie de l’art pour l’art, p. 132.

« Pendant trente ans, dit Étienne Frère, Flaubert n’a rien écrit sans le soumettre à Bouilhet, se conformant toujours à son avis. C’est Bouilhet qui lui trouva le sujet de Madame Bovary. Son influence a été énorme sur le talent de Flaubert : il l’a discipliné, il l’a émondé, châtié ; il en a fait ce qu’il est. Quand il mourut, Flaubert disait : « J’ai enterré ma conscience littéraire, mon cerveau et ma boussole[125]. »

[125] Louis Bouilhet, p. 230.

L’auteur de Mælenis n’a peut-être pas laissé la réputation d’un poète de tout premier ordre ; mais on peut n’être pas un parfait exécutant et être cependant un excellent conseiller.

Maupassant, à ses débuts, soumettait à Flaubert tout ce qu’il écrivait. L’auteur de Madame Bovary lui faisait un véritable cours de style, supprimait les épithètes, enlevait les banalités, retranchait les verbes, et surtout l’empêchait de rien publier avant qu’il ne fût tout à fait mûr. C’est en écoutant docilement ces conseils que l’auteur de Boule-de-Suif se forma ce style d’une si admirable netteté, ce style vigoureux et sain, que les jeunes gens d’aujourd’hui ne connaissent plus.

Maupassant a raconté, avec sa modestie ordinaire, tout ce qu’il devait à Flaubert :

« Je travaillais, dit-il, et je revins souvent chez lui, comprenant que je lui plaisais, car il s’était mis à m’appeler en riant son disciple. Pendant sept ans je fis des vers, je fis des contes, je fis des nouvelles, je fis même un drame détestable. Il n’en est rien resté. Le maître lisait tout, puis, le dimanche suivant, en déjeunant, développait ses critiques et enfonçait en moi peu à peu deux ou trois principes qui sont le résumé de ses longs et patients enseignements. Si l’on a une originalité, disait-il, il faut avant tout la dégager ; si l’on n’en a pas, il faut en acquérir une. Ayant posé cette vérité qu’il n’y a pas, de par le monde entier, deux grains de sable, deux mouches, deux mains ou deux nez absolument pareils, il me forçait à exprimer en quelques phrases un être ou un objet, de manière à le particulariser nettement, à le distinguer de tous les autres objets de même race ou de même espèce. « Quand vous passez, me disait-il, devant un épicier assis sur sa porte, devant un concierge qui fume sa pipe, devant une station de fiacres, montrez-moi cet épicier et ce concierge, leur pose, toute leur apparence physique, contenant aussi, indiquée par l’adresse de l’image, toute leur nature morale, de façon à ce que je ne les confonde avec aucun autre épicier, ou avec aucun autre concierge, et faites-moi voir par un seul mot en quoi un cheval de fiacre ne ressemble pas aux cinquante autres qui le suivent et le précèdent. »