Il sera peut-être alors nécessaire de recourir aux premières économies pendant les premières années. Qu’à cela ne tienne, et bien vite, par votre courage et votre ardeur nouvelle à procurer à un enfant que vous aimerez, toutes les satisfactions indispensables, vous aurez, ouvriers économes, comblé le vide que vous aurez dû faire. Retenez qu’il est sage de ne pas tarder à s’habituer à l’économie. Nous connaissons des ménages de quarante ans qui, après avoir commencé leur vie de labeur avec le rudimentaire mobilier des ouvriers, sans aucun autre avoir, ont élevé plusieurs enfants qu’ils ont pourvus de superbes situations, ont amassé un pécule respectable — fruit exclusif du travail et de l’économie leur permettant de vivre, vers l’âge de soixante ans, dans la plus grande aisance et en véritables rentiers.

Comment ont-ils fait ? Ils ont travaillé honnêtement, mettant un soin scrupuleux à ne dépenser jamais un sou sans absolue nécessité. Pas de toilette extravagante : La simplicité même ; ni cabaret, ni tabac, ni voyages d’agréments trop dispendieux. Comptez ce qu’ils ont pu économiser rien qu’en se privant de ces superfluités que certaines personnes appellent des distractions.

Ne rien dépenser sans besoin urgent et n’avoir en vue que les bons placements : telle est la base essentielle du commencement certain de la fortune.

A côté de la fortune que vous vous amassez et dont vous serez en droit de disposer librement, soit pour entreprendre un commerce, soit pour fonder une industrie, soit pour acquérir des immeubles, rien ne vous empêche de jeter les premiers éléments qui devront vous gratifier d’une rente importante à l’âge où l’on a gagné le repos. Versez un franc par semaine à la Caisse nationale des Retraites pour la Vieillesse, à partir de l’âge de 20 ans, vous obtiendrez, au taux actuel de 3 1/2 %, une belle retraite de 586 francs à soixante ans. Si vous désirez réserver à vos enfants le remboursement des sommes que vous aurez versées ainsi, il vous sera facile de le déclarer ; mais alors il faudra vous trouver satisfaits d’une retraite de 369 francs. Ce sera à vous de voir quels seront vos avantages et vos désirs.

Vous pouvez commencer ces versements à un âge plus avancé. Il est évident que dans ce cas vous serez obligés de donner davantage.

Que représente ce versement d’un franc par semaine ? La somme que beaucoup d’ouvriers, choisis parmi ceux qui dépensent le moins, laissent au café chaque dimanche. Cela doit provoquer la réflexion chez eux et les décider à éviter de gaspiller leur argent sans aucun profit autre qu’une satisfaction bien éphémère et dont ils se passeraient pour jouir plus tard d’un bien-être beaucoup plus sérieux.

Pensez aussi à vos enfants. Ils vous en garderont une vive reconnaissance quand leur viendra la raison. Ainsi que pour la mutualité, il est nécessaire de commencer de bonne heure pour que les sacrifices annuels soient moins importants. Avec 36 francs par an — soit dix centimes par jour — versés au nom de l’un de vos enfants pendant dix-huit ans, c’est-à-dire depuis l’âge de trois ans jusqu’à celui de vingt et un ans, vous lui assurerez à 60 ans une retraite de 564 francs. Ne sont-elles point merveilleuses ces combinaisons de la Caisse des Retraites pour la vieillesse, et dignes de fasciner tous les travailleurs qui rêvent d’un bel avenir ?

A défaut même de mise de fonds en réserve pour la formation d’un capital en vue de vous créer une fortune, ne voilà-t-il pas des moyens accessibles à tous les salaires, pour mettre entre la misère et vous une barrière infranchissable et vous assurer le pain des vieux jours ?

Il n’est donc point difficile d’arriver à la fortune, comme vous avez pu le constater. Il suffit de vouloir et d’être persévérant ; de ne faire aucune dépense inutile ; de placer son argent en lieu sûr et fécond ; de n’être point impatient, car la fortune ne peut se faire d’un seul coup. Une longue gestation lui est nécessaire. Mais elle arrivera sans manquer, à l’heure où vous pourrez encore en profiter, si vous ne lui infligez aucun arrêt dans sa marche.

Des personnes sans ordre sont dans l’impossibilité d’acquérir le bien-être et d’arriver à la fortune, car il y a toujours chez elles une force invincible qui les engage à suivre toutes les voies qui se présentent, et surtout les mauvaises, à vivre dans le désordre, à ne prendre soin de ce qu’elles ont, à prodiguer, à rester impassibles devant les soucis toujours plus âpres de l’existence, et à penser que demain pourvoira comme aujourd’hui aux nécessités de la vie. Elles s’en remettent au hasard du soin de leur assurer un avenir plus souriant ; selon elles, le destin ne pourra que leur être favorable. Il y a peu d’exemples cependant que seul le hasard ait favorisé quelqu’un au point de l’élever à la fortune. Qu’importe. C’est la planche de salut qu’on escompte, et qui, malheureusement, fait souvent défaut. Et l’argent est dépensé follement ; les choses du ménage ne sont ni entretenues ni soignées ; les objets de la toilette sont renouvelés sans besoin ; tout disparaît dans l’abominable gouffre du désordre, sans que personne en tire le moindre profit. Les années se suivent et la situation s’empire ; les dettes surviennent ; les mauvaises mœurs s’accentuent et enfoncent leurs profondes racines dans la misère du désespoir ; l’âge avancé arrive sans que la pauvreté et la misère aient eu le temps de déguerpir. Cette fois, le mal est irréparable et il faut subir les conséquences funestes d’une vie sans ordre et sans économie.