Léocadie éblouit par l’éclat que projette sa robe de soie. On la salue au passage et on s’incline devant sa magnifique toilette. Elle pourrait en éprouver une juste fierté, mais le temps est brumeux et déjà une pluie fine voltige en l’air. Oh ! que va devenir ma robe, pense-t-elle ; et elle est prise d’une vive inquiétude.
Que sera-ce tout à l’heure quand le sol sera mouillé et que les taches blanches de la boue s’étaleront sur la soie ? Il lui faudra mille précautions pour la nettoyer et ne point ternir un objet d’un si haut prix.
Lucie n’a point ces désagréments avec sa robe en drap. S’il pleut, elle la laissera lentement sécher et il n’y paraîtra point ; si la boue la salit, il suffira d’une minute pour la remettre à neuf. Elle n’est point l’esclave de ses vêtements ; elle les soigne, les conserve le plus longtemps possible en état de propreté, ne les paie point trop cher et ne voit pas sa bourse s’aplatir pour ses goûts de toilette.
Prenez donc toujours garde à la dépense. Économisez sur toutes choses. Il n’est point de petites économies négligeables ; toutes concourent au même but et viennent confluer dans la même mer : la Fortune. Celle-ci est la conséquence naturelle et logique de l’épargne ; elle lui est intimement liée et ne peut être durable sans son vigilant concours. Les fortunes les plus grosses disparaissent dans le gouffre du domaine public dès qu’elle est absente ; les plus petites deviennent pléthoriques quand veille une sage et savante économie qui dirige et redresse leur flux qui monte.
Ouvriers économes, ne gardez jamais chez vous le superflu de votre argent. Placez-le sans retard à la Caisse d’épargne. Sans qu’il vous en coûte aucune peine, vous gagnerez un premier revenu ; et vous verrez comme votre avoir prospérera, grossi sans cesse des sommes nouvelles que vous y porterez et des intérêts qui y courront chaque jour. Quand votre livret atteindra le beau capital de mille francs, vous gagnerez ainsi, à 3 %, trente francs dans votre année. Que de choses on peut acheter avec 30 francs. Mais vous ne les dépenserez point et les laisserez produire eux-mêmes des intérêts, si bien que, sans autre versement, la fin de la deuxième année vous accusera une petite fortune de 1.060 fr. 90. Rendez-vous bien compte de la différence, et du succès croissant de vos opérations, sans apport nouveau.
Il faut toujours commencer un livret de Caisse d’épargne lorsqu’on ne peut faire que de petites économies, en rapport avec le modique salaire quotidien. Aussitôt que l’importance du capital dépasse un billet de mille francs, on agit sagement d’acheter une où plusieurs obligations à lots. Ce sont des valeurs de tout repos, comme on dit, qui donnent une rente annuelle assez raisonnable, dont le prix augmente plutôt qu’il ne baisse, et qui vous procurent la chance, plusieurs fois par an, de gagner un lot important. Certes, ce serait vous exposer à des déceptions que de vous illusionner au point d’avoir une trop grande confiance dans votre étoile et de supposer qu’un gros lot ne pourrait manquer de vous échoir. Sachez que la chance est presque nulle et que le nombre des heureux dans les tirages est infiniment petit, comparé au nombre des obligations émises ; mais sachez aussi que vous ne pourriez gagner sans numéro et qu’enfin le hasard peut vous favoriser. Vous ne risquez rien, puisque votre capital ainsi placé est en même temps productif d’intérêts. Néanmoins, consultez les journaux de temps en temps pour vous assurer que votre obligation ne diminue point de valeur et que si vous l’avez achetée 500 francs, elle ne vaille plus que 480 francs, ce qui ferait alors une perte de vingt francs. Souvent cet inconvénient ne se présentera point et ce sera le plus souvent une augmentation que vous aurez le plaisir de constater.
Les meilleurs placements sont les achats d’obligations et de rentes sur l’État. Vous aurez un intérêt moins élevé que dans d’autres opérations financières, mais votre argent aura l’avantage d’être placé en lieu sûr ; et c’est surtout ce point de vue que doit envisager le petit capitaliste. Vous laisser entraîner par des promesses de bénéfices élevés et faciles, sera un danger qu’il faudra éviter. Les bénéfices de dix, vingt et trente pour cent, existent certainement, mais il faut un flair spécial et une grande habitude des affaires de cette sorte pour conduire convenablement, dans ces cas, sa barque qu’une petite lame peut faire chavirer.
Tout ouvrier économe ne peut avoir ce goût des gros bénéfices, puisqu’il travaille lentement, mais sûrement, à augmenter son avoir. Il sait bien que l’argent trop facilement gagné est souvent trop vite dépensé, et qu’alors le gain final est nul. Un sage bénéfice sur ses valeurs péniblement acquises, lui assurera plus de jouissance qu’un gain exagéré qui le rendrait inquiet sur ses suites probables. L’économe est un sage et un pondéré, en général, qui ne se lance point dans l’inconnu et qui craint tout ce qui est démesuré. Nous pensons donc qu’il est sans utilité de lui répéter de prendre toutes ses précautions pour que ses économies ne lui échappent jamais, et, qu’au contraire, elles lui assurent pour un avenir très prochain, une fortune sinon élevée, du moins passable et capable de le mettre à l’abri de toute gêne et en état de vivre en partie du fruit de ses revenus.
Tout en s’assurant un capital personnel, l’ouvrier ne doit point négliger de faire des versements aux Sociétés diverses garanties par l’État, dans le but de se créer une retraite quand il atteindra un âge assez avancé. Qu’il commence sans retard et surtout qu’il soit prévoyant pour ses enfants en les faisant admettre à la mutualité scolaire. Si lui-même n’a pas eu l’avantage dans son enfance des progrès accomplis maintenant dans le domaine de la mutualité et de la prévoyance sociales, que toute son attention se porte à donner à ses descendants le bénéfice de ces œuvres de bienfaisance. Un versement hebdomadaire de dix centimes sur la tête d’un enfant, à partir de l’âge de 3 ans, lui assurera à 55 ans une pension viagère de 200 francs environ, et le droit de toucher en cas de maladie, jusqu’à l’âge de 18 ans seulement, une indemnité quotidienne de cinquante centimes pendant le premier mois et de vingt-cinq centimes pendant les deux mois qui suivraient. C’est un bien maigre sacrifice qu’une économie de dix centimes par semaine, soit 5 fr. 20 par an. Remarquez quels avantages avec ce léger versement non interrompu, vous faites à vos enfants. Quand ils seront livrés à eux-mêmes, qu’ils auront à leur tour fondé une famille, ils ne devront guère négliger d’apporter chaque semaine leur appoint à la Caisse de la Mutualité ; s’ils ont épousé une jeune femme qui ait été engagée dans la même voie d’économie et de prévoyance, ils verront tous deux, quand leurs bras seront moins robustes pour le travail, leur énergie musculaire diminuée, tomber en leur honnête logis, le joli revenu annuel de quatre cents francs, c’est-à-dire plus d’un franc par jour. Ce revenu, ajouté à celui provenant de leurs épargnes personnelles, leur permettra de vivre heureusement, de jouir en paix et dans l’aisance des derniers temps de leur existence. Voilà donc une preuve de plus que les ouvriers doivent commencer le plus tôt possible leurs épargnes. Si leurs parents n’ont rien fait pour eux, que leur préoccupation soit, dès les premiers jours du mariage, de penser à l’avenir, de dépenser seulement pour les choses nécessaires et de mettre précieusement de côté tout ce qu’ils pourront réaliser d’économies. Rien ne les rendra plus heureux. On s’oblige parfois à des dépenses dont on se passerait sans inconvénient, pourquoi ne prendrait-on pas l’obligation de verser chaque semaine une somme déterminée pour se former un capital, une autre, en vue d’obtenir une rente viagère dans ses vieux ans ? La crainte de la misère est le commencement de l’épargne.
Si dans le jeune ménage, arrive bientôt un bébé, il sera le bienvenu. Sans grande dépense, on saura l’élever d’une façon hygiénique.