Pomaré V est un homme de quarante ans, grand et fort, un peu gros, dont la physionomie ne manque pas de caractère. Le front est vaste et découvert, le regard expressif, sérieux et doux ; le menton proéminent dénote la volonté. Le roi porte la moustache et il a assez grand air, ma foi, quand il passe son uniforme d’amiral et met sa croix d’officier de la Légion d’honneur. C’est un bon homme passablement déprimé par l’ivrognerie, qui par éclairs se retrouve roi, mais en qui le sauvage est resté. Il aime la France ; il n’en aime pas moins sa terre natale devenue française et ses anciens sujets, et s’est longtemps obstiné à réclamer le maintien de vieilles prérogatives peu conformes à notre droit public comme à nos institutions.
Ce n’est pas toujours dans des revendications de cette nature que Pomaré se souvient qu’il a porté une couronne. L’autre semaine, Sa Majesté se trouvait au cercle militaire de Papeete. Un Européen connu d’elle fêtait une bonne nouvelle reçue par le courrier. On but du champagne et Pomaré voulut le prendre à son compte.
— « Non pas ! dit l’autre, j’ai commandé, je paierai. »
Devant cette insistance, Pomaré dit qu’il est le roi…
— « Il n’y a pas de roi ! » fait l’Européen.
— « Il n’y a pas de roi ! » réplique Sa Majesté, et, d’un coup de poing, Elle renverse le pauvre garçon.
La maison du roi est tenue par sa belle-sœur, la princesse de Joinville, qui passe pour sa maîtresse : Il a auprès de lui son neveu, le prince Hinoï et sa femme, la petite reine de Borabora dont j’ai déjà dit un mot. Hinoï est un charmant garçon de dix-huit ans, parlant très correctement le français et fort bien élevé. Sa femme avait treize ans quand il l’épousa. Pomaré voudrait, paraît-il, que son neveu lui succédât dans sa royauté nominale ou tout au moins dans la pension de soixante mille francs qui a été le prix de l’annexion de Tahiti. Il se leurre peut-être.
Auprès du roi vit un vieux Tahitien, Pai a Vetea, qui a fait partie à plusieurs reprises du Conseil colonial et n’est pas étranger aux revendications politiques dont je parlais tout à l’heure. Mais la société préférée du roi est celle de quelques jeunes gens de Papeete qui savent lui tenir tête à table. C’est en leur compagnie que Pomaré s’enivre, et s’enivre à ce point qu’il lui faut toujours avoir un médecin sous la main. Tel convive est précisément son marchand de vins et sait à quoi s’en tenir sur la véracité des étiquettes dorées dont se parent les bouteilles servies sur la table de Sa Majesté. Ce roi en disponibilité fait la fête comme les rois en exil de Daudet. Il la fait à sa manière et ce n’est pas sa faute si ses compagnons de plaisir ne font pas partie du Jockey.
Il ne faudrait pas s’y tromper. Les Tahitiens aiment leur roi même déchu. Chaque année, celui-ci fait dans les districts une promenade intéressée. Pendant un mois, il va de chefferie en chefferie, assistant à des repas d’ogre et recevant les cadeaux de toutes mains, petits et gros cochons, chevaux, etc. Les himéné sont convoqués en son honneur et l’on danse, en petit comité, une upa-upa discrète.
La vieille reine Pomaré s’était fait construire à Papeete un palais qui, d’ailleurs, n’a jamais été habité ni meublé. Pomaré V loge dans l’ancien palais, celui que Pierre Loti a décrit, et qui n’est qu’une case, un rez-de-chaussée dont le salon médiocrement pourvu a pour principal ornement le portrait à l’huile, en pied, de la feue reine. Le romancier a singulièrement embelli ce palais dans la description qu’il en a faite. O poète ! Le piano sur lequel le jeune enseigne jouait l’Africaine a des sonorités de chaudron. On ne l’ouvre guère que les soirs d’orgie…