De l’autre côté de la rue, la rue de Rivoli, s’il vous plaît ! Marau est logée dans une case beaucoup plus modeste où elle habite avec sa jeune sœur Manihini et leur mère, madame Salmon. La reine est une jolie femme dont les traits trahissent l’origine semi-israélite. Elle est spirituelle et bonne, d’une bonté un peu moqueuse, parle avec la même facilité le français et l’anglais. Elle a la grâce, pourrait-on dire, et le compliment littéraire et galant de Sainte-Beuve serait peut-être compris, sûrement agréé.

Marau parle avec enthousiasme de Paris. Paris, ville enchanteresse !… Elle se rappelle les soirées passées au théâtre qui compensaient les dîners presque toujours officiels. Le mouvement de Paris lui a laissé une impression si vive qu’il semble que c’est hier qu’elle s’est vue, dans son peignoir de moire, aux tribunes de la Chambre ou dans une loge de l’Opéra. Elle n’a oublié ni les titres des pièces qu’elle a vu jouer ni le nom des acteurs. Elle s’amuse encore de la curiosité bête des Parisiens. « On me prenait pour une sauvage ! » dit-elle, en souriant. Manihini, elle, n’est allée que jusqu’à San-Francisco. Comme sa sœur, à qui elle ressemble beaucoup, elle a surtout retenu ce qu’elle a vu et entendu au théâtre. Au Parisien qui vient leur rendre ses devoirs, ces deux charmantes femmes posent toutes sortes de questions. Paris seul les intéresse. Cher Paris, si loin de Papeete !…

La reine vit d’une pension de cinq cents francs par mois que lui fait la France. Cinq cents francs par mois, au prix où sont toutes choses à Tahiti ! Elle est servie par quatre ou cinq femmes dont une albinos, et sort très peu. A raison de sa situation, elle ne va guère que chez sa sœur aînée, Madame Darsie, veuve en premières noces de M. Brander. M. Paul Deschanel paraît s’être quelque peu mépris quand il a fait de Mme Darsie un agent de la politique anglaise. Marau est très française. Dans son étroit salon, les officiers de la flotte sont admis à toute heure du jour. Je touche à un sujet délicat… Du 4 janvier 1887, naissance de Arii Manihinihi Tevahine, etc. etc. J’évoque ici votre souvenir, reines aimables, belles amoureuses, dont le cœur intriguait contre la majesté, qui donniez votre blanche main à baiser et que l’on vit quelquefois descendre du trône pour encourager « la flamme » des malheureux soupirants, ne gardant d’autre couronne que celle de votre beauté et d’autre sceptre que celui de l’amour. Poëte, j’aurais fait des vers pour vous, souveraines demeurées femmes et si tendres, si fragiles… Parisien égaré sous les bananiers de Tahiti, je ne puis, en mémoire de vous, que me montrer indulgent pour Marau.

Quinze jours avant les couches de la reine, Manihini s’est embarquée à bord du voilier qui emportait le courrier pour San-Francisco. Est-ce calomnie ou simple médisance ? On cherchait une raison à ce voyage et l’on en trouvait plusieurs. La chronique galante de Papeete a toutes les cruautés ! En ce pays on ne croit à la vertu d’aucune femme. La Nouvelle Cythère n’est-elle pas la terre promise de tous les Chérubins de l’École navale ? Sans doute, Manihini si rieuse, si séduisante, a dû troubler plus d’un cœur. A-t-elle donné le sien ? Et ce voyage en Amérique n’est-il que la plus opportune des absences ? Je ne puis le croire.

La reine et sa sœur parlent avec passion de Tahiti. Aucune terre n’est plus belle à leurs yeux que celle-ci ; nulle part la nature n’est plus imposante. Elles recevaient un jour la visite d’un jeune Français, très jeune et très pessimiste, de ce pessimisme particulier au boulevard et aux restaurants de nuit, et qui avouait s’ennuyer mortellement à Papeete. Il fallait les entendre se récrier toutes les deux ! Le pauvre garçon baissait la tête sous une averse de moquerie féminine. Pour se tirer de là il fit une diversion. « Est-ce que Votre Majesté ne désire pas revoir Paris ? » S’adressant à Manihini : « Et vous, mademoiselle, n’irez-vous pas aussi ? » Il n’importe : on ne lui a jamais pardonné. C’est que sous ce soleil dont les ardeurs ne s’éteignent jamais, il n’y a pas de pessimisme possible. Le Tahitien fait mentir Schopenhauer comme jamais philosophe n’a menti. Il croit à la vie comme il croit à l’amour. Que ceux qui ont empoisonné la liqueur dont il s’enivrait en portent la peine ! Son esprit n’en est point obscurci et son âme a plus de naïveté encore que de corruption. C’est pourquoi aux réflexions moroses d’un vieillard de vingt ans tel qu’en produit la vie de Paris, les deux aimables femmes répondaient gaîment avec une moue railleuse où il entrait bien un peu de pitié.

Nous ne sommes plus au pays de la névrose quand le soir, à la musique, passant près d’un groupe étendu sur une natte, nous entendons des éclats de rire et les voix un peu fortes de Marau et de Manihini qui, tout en s’éventant, écoutent les propos des officiers de marine faisant leur cour. Sur cette natte, on parle à la fois français, anglais et tahitien. Tout le monde est couronné de tiaré…

En face, au Cercle militaire, Pomaré boit quelques bouteilles, résigné, indifférent, plutôt…

Le roi m’a fait la surprise de m’inviter à déjeuner à sa maison de campagne. J’ai accepté. On n’a pas tous les jours l’honneur de manger avec une Majesté même déchue. A dix heures du matin, j’ai trouvé une petite voiture attelée d’un cheval poussif qui m’a conduit en une demi-heure à Arue.

La case du roi est spacieuse. Sa Majesté se tenait dans un salon tapissé en clair et orné des portraits de tous les amiraux ou gouverneurs qui ont passé à Tahiti. Elle a eu la bonté de me présenter à deux personnages, le Gouverneur et le Directeur de l’intérieur, et à quelques dames de commerçants de Papeete. Parmi les hommes, il y avait le marchand de vins, le boucher, le médecin et le notaire du roi, plus votre serviteur. Le médecin est un excellent homme, compatriote de M. Grévy, un des Français les plus estimés de la colonie. Il y avait aussi quelques chefs de districts, grands gaillards qui ne paraissaient pas autrement gênés dans leur redingote et dans leurs souliers que nos paysans endimanchés.

A onze heures, nous passons dans la salle à manger décorée de feuillage avec un art et un goût particuliers à ce pays. Les murs disparaissent sous les feuilles de cocotier. Aux solives du plafond s’enroule en rubans légers la seconde écorce du purau, bourao, et flottent des bouquets d’herbe jaune ou verte. L’aspect général est très frais.