Le déjeuner a été préparé par Renvoyé, le Potel et Chabot de Papeete, mais la princesse de Joinville, qui veille à tout, a pris soin d’y ajouter les fruits et les légumes du pays. Voici des mayoré, fruit de l’arbre à pain, de la dimension et de la forme d’une noix de coco et dont la chair un peu filandreuse rappelle mais de très loin la pomme de terre. Voici le taro, une racine que l’on cultive dans les marais et qui n’est pas sans analogie avec une purée de châtaignes, une odeur nauséabonde en plus. Voici encore des féï, banane sauvage, dont l’intérieur a l’apparence d’une purée de carottes. Je me fais nommer ces mets et je tente de les goûter. Le rôle de voyageur a de ces désagréments. Je trouve tout cela détestable. Je me rattrape sur les chevrettes, écrevisses, que, pour mon malheur, accompagne un odieux carry. Puis ce sont des ragoûts de poulets où l’on a accommodé toute une basse-cour, et enfin de petits cochons de lait. Au point de vue plastique, rien à dire contre le petit cochon de lait. Il paraît, couché sur le flanc, dans l’attitude d’un ange endormi, brun, doré, luisant. On en mangerait. Hélas ! c’est une nourriture que je ne recommande pas aux mauvais estomacs, ni aux bons. Pendant six mois, il m’a fallu subir un certain nombre de fois ce célèbre petit cochon de lait qui est le mets national par excellence, et dont la chair flasque et sans saveur a perturbé tout mon individu.
La cave de Pomaré V est sans valeur, exception faite d’un vin du Jura qui lui arrive par l’intermédiaire du docteur. Pour champagne on nous sert une sorte de vin blanc ou de cidre mousseux, une boisson pétillante où la chimie est pour beaucoup. Pendant que Sa Majesté et le Gouverneur échangent des toasts, je bois de l’eau. Café et liqueurs assortis, et je m’esquive après avoir serré la main du roi dont le bon sourire me gagne.
Les repas entre hommes ont une autre physionomie et tournent fréquemment à l’orgie, à ce qu’on raconte. A un moment donné, quand les convives commencent à sentir les effets de l’ivresse, entrent les vahiné, les femmes du hama du roi, son sérail ambulant. Les chants et les danses obscènes, l’ute et l’upa-upa, se succèdent. Pendant deux ou trois jours, Sa Majesté reste au lit, malade d’indigestion et brûlée d’alcool, anéantie, paralysée. A voir Pomaré V, dans sa correction officielle, assister à la revue du 14 juillet, et prendre quand il le faut l’attitude à la fois affable et digne des souverains véritables, on ne soupçonnerait pas le viveur…
VII
La vie à Papeete. — Comment on y mange. — Colons, fonctionnaires, marins et soldats. — L’amiral Marcq de Saint-Hilaire. — Bals et soirées. — Effet de lune. — Inquiétudes patriotiques. — Le tour du Bois. — Le Sémaphore.
On prend plaisir à lire la chronique de la vie à Paris, et, quand l’occasion s’en présente, on se distrait à la peinture des mœurs de province. La petite ville avec ses intrigues et ses scandales nous a valu d’admirables chapitres de Balzac et de Flaubert. La vie coloniale attend encore son historiographe et son roman d’analyse. Elle est pourtant curieuse à bien des titres l’existence que mènent nos marins, nos officiers et nos fonctionnaires dans ces îles ou sur ces coins de terre plus ou moins perdus où flotte le drapeau national ! Les conditions de la vie y sont si différentes, les conventions sociales si atténuées, les préjugés si contraires, qu’à grand’peine on retrouve dans ces groupes épars les traits essentiels à la race, sauf peut-être la galanterie et la générosité.
On ne parle jamais des colonies sans évoquer quelques images un peu usées : « végétation luxuriante des tropiques, climat de feu, magnificences de la flore équatoriale » et autres formules descriptives destinées à échauffer l’imagination en même temps qu’à donner une idée relative de l’élévation de la température. La réalité est faite d’une autre prose mêlée de chiffres, hélas ! Servir son pays au loin coûte cher, et qui peut dire de combien d’épreuves morales ou physiques est semée la vie coloniale !
Les hasards de mes pérégrinations m’ont conduit à l’autre bout du monde, dans cette Océanie vantée, la terre d’élection des amours faciles où les Français sont chéris pour eux-mêmes et qui nous apparaît dans les livres comme un paradis terrestre.
Trop de soleil, trop de bleu. Que ne donnerait-on pas pour un ciel gris ! On est vite las de tant de splendeur et l’on s’ennuie mortellement de cette belle nature. Et puis, à Tahiti comme en beaucoup de pays, les hommes gâtent la terre.
Je ne parle pas des Tahitiens qui valent mieux que nous, mais ils sont là quelques centaines de Français qui font très mauvais ménage et passent leur temps à se décrier les uns les autres. Le marchand pratique une usure qui le venge de l’impôt trop lourd dont vit le fonctionnaire, et celui-ci meurt de misère…