Quel chapitre à écrire sous ce titre : La vie à Papeete !

Papeete, le chef-lieu, est un joli village dont les cases s’étendent sur la plage au fond d’une belle rade aux eaux calmes et transparentes, peuplées de poissons rouges, bleus, jaunes ou verts. Cette mer bleue fait avec l’horizon bleu un fond uni sur lequel se découpent avec leur mâture et leur artillerie les vaisseaux de guerre, vus de profil ou de face, les uns blancs comme la maison des champs moins les contrevents verts, les autres noirs et sinistres, tous menaçants mais coquets toujours.

Sur la plage, les cases dispersées au milieu des jardins au bord des quais plantés d’arbres, les édifices, le gouvernement, le palais du roi, l’hôtel du directeur de l’intérieur, l’église catholique, les temples protestants, constructions plus ou moins décoratives. Au second et au troisième plan, les collines et les montagnes couvertes de brousse, plus inaccessibles que le roc aride et nu. Tout cela reçoit la lumière crue du soleil aveuglant sous ce ciel trop pur, ou prend des teintes adoucies et fondues dans les crépuscules féeriques et trop courts de ces lieux enchantés.

Voilà le cadre. Voyons les personnages. Le marin, l’officier de vaisseau, ne fait que passer. Il contemple, il aime, il jouit, indifférent à tout le reste, se sature du monoï dont les belles Tahitiennes se parfument ou s’empestent les cheveux, et trouve Tahiti charmant entre le Sénégal et le Tonkin.

L’officier d’artillerie et d’infanterie de marine coudoie davantage les colons, surtout s’il est marié. Quant au fonctionnaire, il est aux prises avec toutes les coteries et les mécontente toutes, sans y mettre la moindre malice.

Ici les disputes personnelles prennent aisément le caractère de guerres de religion. A Tahiti subsistent, en effet, des querelles ecclésiastiques, avivées par des ambitions politiques et des compétitions d’intérêt. Les missionnaires y sont autant des hommes publics que les ministres ou les apôtres d’un culte ou de l’autre. La population française est tout entière catholique ; la population tahitienne est tout entière protestante.

Les uns et les autres veulent à tout prix s’entreconvertir, et ce sont des rivalités aiguës, de sourdes intrigues dont l’administration, prise entre deux feux, paie les frais. Il y a des jours où l’on se croirait retourné au seizième siècle, au temps des guerres de religion, de Montluc et du baron des Adrets, bien qu’au fond la religion soit pour les meneurs plus un prétexte qu’autre chose. La colonisation n’en va pas mieux.

Nous sommes dans une minuscule cité de province ou dans la capitale exiguë de quelque principauté italienne. Quinze cents Français vivent ici, ramassés, agglomérés, se heurtant et se froissant à toute heure de la journée, sans avoir la ressource d’aucune distraction intellectuelle, et d’ailleurs peu portés aux plaisirs de l’esprit.

Imaginez ce que peuvent être les relations sociales dans un monde d’anciens matelots devenus commerçants et d’ex-sous-officiers devenus fonctionnaires. On a affaire, au fond, à de braves gens, à de très bons Français, dont le cœur bat au nom de Patrie, pour qui l’étranger n’est pas seulement le passant, le touriste, mais l’ennemi ; on se persuade tous les jours qu’ils sont meilleurs qu’ils ne disent et qu’à tout prendre ils se calomnient les uns les autres ; on rêve de les réconcilier sans songer que l’oisiveté, mère de tous les vices, a bien pu engendrer la diffamation à outrance.

La vie n’est point réglée comme à Paris. Par vingt-huit ou trente degrés centigrades de chaleur, on travaille plus volontiers le matin. Les magasins et les bureaux s’ouvrent à sept heures et se ferment à dix pour se rouvrir à une heure et se clore définitivement à cinq. L’activité n’y est pas considérable. Il fait si chaud ! D’ailleurs, en dehors des jours d’arrivée ou de départ des courriers, il se fait peu d’affaires, et il faut, pour surexciter les marchands et les acheteurs, l’annonce de quelque fête officielle. Dans la rue, on prend le pas colonial, lent et mesuré, en vue d’éviter le plus possible la transpiration. Dans les maisons, on s’accoutume aux poses paresseuses des indigènes ; des vêtements de drap, on passe aux vestons de coutil ; quelques-uns finissent par prendre le pareu. On a vu des colons adopter le costume chinois, d’autres s’habiller en mauresques.