La vie est chère à Papeete plus qu’en aucun lieu du monde, peut-être. La raison en est qu’à l’entrée les marchandises paient des droits élevés, qui s’ajoutent au coût du transport. Une barrique de vin qui vient de France s’achète un bon prix quand elle a acquitté le montant du fret et reçu l’estampille de la douane. Le fromage de gruyère et les pommes se vendent au poids de l’or. Chaque mois, à l’arrivée du courrier de San-Francisco, on se précipite sur ces précieuses denrées et le stock en est vite épuisé. Et les pommes de terre ! Que de bassesses et de sacrifices pour en avoir une caisse ! L’Européen a beau faire, il a toutes les peines du monde à s’habituer aux aliments indigènes. On lui démontre en vain que la patate douce, avec son goût sucré, vaut la pomme de terre, que le huru ou mayoré est supérieur à la même pomme de terre, que le taro vaut la polenta, la plus délicieuse purée de châtaignes. Il ne s’accommode pas des vertus que l’on prête à ces produits de Tahiti.

On trouve des volailles et des œufs à Papeete, mais à quel prix ! Les œufs les plus petits s’y paient cinq sous la pièce. Grâce aux Chinois on peut avoir un chou pour cinquante centimes. Parlons des Chinois. Sans deux cents Chinois dont les négociants français n’ont pu obtenir l’expulsion, on ne mangerait ni salade ni légumes frais à Tahiti. L’esprit de concurrence a bien inspiré l’idée que l’usage de ces denrées pouvait donner la lèpre, mais comment résister à l’attrait d’une nourriture où il n’entre aucun ingrédient chimique ? On se fatigue si vite des conserves ! Avec cela il y a des anomalies inexplicables. On cultive la canne à sucre à Tahiti, et le sucre s’y vend deux francs le kilogramme. Et les vêtements, le linge !… Et les loyers !…

Plus d’un fonctionnaire a laissé des dettes, faute de pouvoir joindre les deux bouts. Il lui fallait avoir cheval et voiture, assister périodiquement aux réceptions du Gouverneur, acheter à sa femme des robes de soirée ou de bal, se vêtir et vêtir ses enfants convenablement, et se nourrir. En dépit des privations, son budget se trouvait en déficit, et, quand une décision du Ministre l’a envoyé dans une autre colonie, il a dû déléguer une partie de ses appointements aux fournisseurs dont les notes étaient restées en souffrance.

J’en ai vu que la misère avait déprimés d’une façon singulière. Ils avaient pris leur parti de la situation diminuée qui leur était faite, dépensant le cinquième de leur solde au cercle, se montrant dans toutes les fêtes, et mangeant en secret le pain de l’indigence, vivant de la ration, eux et leur famille. Que de misère navrante sous le frac galonné de tel ou tel à qui l’État alloue cinq cents francs par mois, sauf déduction de la retenue pour la retraite !…

Quant aux négociants, anciens marins de l’État ou du commerce, anciens soldats ou sous-officiers de l’armée de mer, si quelques-uns ont une vie dispendieuse, les consommateurs font les frais de leur luxe. Les Anglais, les Américains, les Allemands donnent l’exemple. Ils affrètent des navires, travaillent chacun de leur côté à accaparer l’approvisionnement public. Autant qu’ils le peuvent, les Français font tourner à leur profit les mesures administratives suggérées par les besoins de la Colonie. Je parlerai plus tard des débitants !…

Voilà donc la société de Papeete, colons, fonctionnaires, officiers, marins et soldats, négociants, ayant des mœurs et des habitudes si diverses qu’il n’en peut résulter que des conflits latents et souterrains ; divisés entre eux jusqu’à se déchirer par parole et par écrit, le colon ennemi du commerçant, le Commissaire de la marine envieux du Directeur de l’intérieur, le marin dédaigneux du soldat, se décriant les uns les autres à plaisir et à mort.

En temps ordinaire, la vie à Papeete est fort triste. On y digère sur des cancans et sur des articles de journaux qui ne valent pas la salive ou l’encre qu’ils ont coûtées. On y joue quelque argent aux cartes ou autrement, dans les cercles ou dans les cases des Chinois ; on y prend l’absinthe et le vermouth comme dans la première ville de garnison venue ; le jeudi, la fanfare locale fait résonner ses cuivres et c’est tout.

Mais depuis plus d’un an, l’amiral Marcq de Saint-Hilaire, commandant la division navale du Pacifique, a choisi la rade de Papeete pour point d’attache et de ralliement, lui donnant ainsi la préférence sur les capitales si intéressantes des Républiques sud-américaines, Valparaiso, etc… Le commerce de Tahiti s’est ressenti de cette aubaine et la physionomie du chef-lieu s’est sensiblement modifiée. Trois fois par semaine, la musique de l’amiral joue à terre. Le dimanche de deux à quatre heures, les Tahitiens et les Tahitiennes sont admis à visiter le Duquesne, croiseur de premier rang qui porte le pavillon de l’amiral, et que commande le capitaine de vaisseau Fournier, l’habile négociateur de Tien-Tsin. Pendant cette visite, la musique joue les airs de danse les plus entraînants. Le coup d’œil est fort joli des canots remplis de femmes et de jeunes filles aux peignoirs voyants. Ils glissent doucement sur la mer, paisible et unie comme un lac.

L’amiral est venu jadis dans la Nouvelle Cythère, il y a bien longtemps de cela, comme aspirant de marine. Il aime beaucoup le pays et ses habitants et ne laisse jamais échapper l’occasion de leur témoigner une sympathie plus désintéressée peut-être que celle que ses officiers montrent aux habitantes. Toujours est-il que les Tahitiens rendent à l’atimarara affection pour affection.

On danse beaucoup à Papeete, chez le Gouverneur, chez le Directeur de l’intérieur, chez le Président du Conseil général, et à bord des vaisseaux de guerre comme le Duquesne.