Le bal que j’ai vu à bord du Duquesne a été des plus brillants et des plus originaux. Sur l’avant du croiseur, une tente abritait une salle de dix-huit mètres de long, décorée de pavillons de toutes les couleurs, et éclairée de lustres fabriqués avec des pistolets et des fusils hors d’usage. Des scaphandres bardés de fer-blanc jouaient à s’y méprendre des chevaliers aux brillantes armures. Un peu partout des ancres et des panoplies où le sabre d’abordage avec sa garde massive tenait la plus grande place. Cela se détachait sur un fond de verdure habilement disposé. Les canons d’acier au repos étaient enguirlandés comme des mirlitons. Dans un espace réservé se tenait le chœur, l’himéné de Taunoa donné à l’amiral par Pomaré. Jeunes filles et jeunes garçons, ceux-ci la chemise flottante et immaculée, celles-là en long peignoir blanc, des couronnes de fleurs dans les cheveux, chantaient dans l’intervalle des danses des hymnes de circonstance. Accommodée au rythme bizarre de l’himéné, exécutée par ces voix aiguës ou rauques, la Marseillaise était devenue une tyrolienne quelconque.
Le public était très mélangé. Il faut ici beaucoup d’indulgence et l’amiral n’en manque point. De jolies Tahitiennes avaient été invitées, beaucoup de demi-blanches. Quelques-unes étaient venues pieds nus et ne paraissaient point trop honteuses dans leurs peignoirs de satin, de soie ou de velours couverts de broderie. Très galamment, l’amiral leur offrait le bras pour les conduire au buffet, et ne leur épargnait pas les compliments dans la langue tahitienne qu’il parle comme un enfant du pays. Quelques-unes avaient apporté ou amené leurs bébés, de gentils visages bruns aux yeux vifs, aux lèvres bien dessinées, des amours de Boucher avec une autre teinte. Après le souper, on vit, selon la coutume, les Tahitiens et leurs femmes emporter les restes dans leurs mouchoirs. Tous les chefs de district assistaient au bal dont le moindre attrait ne fut pas un feu d’artifice tiré en mer, à une heure du matin.
Dans l’intervalle des danses, la flirtation. Le Duquesne avait accosté et relié son pont au quai par une passerelle. De la dunette on jouissait d’un triple spectacle. A terre, la population aux vêtements multicolores se tenait bruyante, dans les avenues illuminées qui conduisaient au croiseur. On eût dit quelque chose comme une fête foraine en France avec le charme très-particulier du lieu en plus. Sur le pont, les plus belles toilettes de Papeete se mariaient aux uniformes militaires ou civils et la musique faisait rage. Du côté de la mer, c’étaient l’étendue et le calme. Sous la clarté pâle de la lune, l’Océan dormait : un peu d’écume aux récifs avec un bruit lointain et sourd, et, tout au large, le profil assombri de Moorea.
Un bal organisé par la population en l’honneur de l’amiral Marcq de Saint-Hilaire a offert une physionomie un peu différente. Les commissaires ont procédé « à l’instar de Paris, » et se sont appliqués à éliminer toute couleur locale. Ils ont improvisé une salle immense, l’ont décorée, meublée, éclairée à peu près comme peut l’être à Paris la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville quand le conseil municipal y donne des fêtes. Sans les Tahitiennes ou demi-blanches de distinction, sans Marau, remise de ses aventures maternelles, on se serait cru tout aussi bien à Rouen ou à Bordeaux qu’à Papeete. L’intérêt de la fête était d’ailleurs moins dans son éclat que dans la pensée qui l’avait inspirée et que résumaient ces mots, tracés sur un transparent au-dessus d’un arc de triomphe : « Honneur et Patrie. A l’amiral Marcq de Saint-Hilaire et aux États-Majors de la Division navale du Pacifique, la population française de Tahiti. » Cela se passait dans des circonstances sur lesquelles il est bon d’insister. Depuis un mois et plus on vivait sur des bruits de guerre entre la France et l’Allemagne. Un vapeur qui prend quelquefois le courrier n’était pas arrivé à la date fixée… Où en était-on ? Que se passait-il là-bas ? Le journal l’Océanie française publiait des articles émus et solennels et une inquiétude patriotique régnait dans les âmes.
Il faut que l’on sache que Tahiti est à cinq mille lieues de France et que l’on n’y reçoit des nouvelles du monde civilisé ou prétendu tel qu’une fois par mois. On ne s’imagine pas ce que peut être, pour un Parisien accoutumé à recevoir des lettres à toute heure de la journée, cette pénurie de correspondance. J’ai dans l’idée que Napoléon est mort de silence à Sainte-Hélène bien plus que d’un squirrhe à l’estomac. Au point de vue de la vie intellectuelle et morale avec ses palpitations et ses fièvres, ses épreuves et ses jouissances, Tahiti est un tombeau. On y soupçonne la vapeur ; on n’y connaît pas l’électricité. C’est par navires à voiles que se fait le courrier ! En 1888 !…
Les nouvelles les plus récentes sont celles qu’apportent les journaux de la Nouvelle-Zélande, vieux de trois semaines quand on les dépouille à Papeete, et dont les dépêches portent à ce point l’estampille anglaise que presque toutes elles pourraient se traduire librement par un sinistre : « Finis Galliæ ! »
Il n’est pas de bruit malveillant, de rumeur malheureuse pour la France et son gouvernement qui ne prenne, en passant par cette voie, la tournure d’un fait accompli et sur lequel il n’y a plus à revenir. On espère que cette situation changera, l’isthme de Panama une fois percé et vraiment il ne sera pas trop tôt. Il faut se hâter de rapprocher de la Mère-Patrie cette colonie qui est l’escale indiquée entre la vieille Europe et la jeune Australie.
Tout blasé qu’il soit de manifestations officielles, l’amiral Marcq de Saint-Hilaire a laissé paraître une certaine émotion quand, répondant au toast du maire de Papeete, au souper qui suivit le bal, il a fait allusion à l’heure où la Patrie demanderait à ses enfants de verser de nouveau leur sang pour la défendre.
La vie à Papeete a repris son allure ordinaire. Le soir, les magasins et les bureaux fermés, les voitures de style américain et les chevaux de performance tahitienne, les véhicules aussi médiocres que les attelages se croisent dans l’avenue de la Fautaua plantée jadis par M. de la Roncière. Le comte de la Roncière, élève à l’École de Saumur, avait été condamné à dix ans de travaux forcés pour avoir violenté une jeune fille dans des circonstances particulièrement odieuses. Son crime ayant passé pour un péché de jeunesse, il ne fit pas sa peine jusqu’au bout. Sa famille le fit voyager, et l’empereur le nomma Commissaire, c’est-à-dire gouverneur à Tahiti. Là, il tenta un coup d’État qui devait faire de lui le premier ministre de la reine Pomaré IV. Les magistrats français voulurent résister. Il les emprisonna ou les déporta. Cela se passait en 1870. On connut la vérité à Paris plus tôt que ne le pensait La Roncière qui fut destitué avant d’avoir réalisé ses projets aussi bizarres qu’ambitieux.
Avec ses arbres immenses, ses épais fourrés et ses clairières, l’avenue de la Fautaua c’est le Bois pour le Tout-Papeete. Non loin de ses ombrages court une eau limpide où les tritons de la flotte se baignent avec les naïades de la Nouvelle Cythère. Mythologie à part, l’endroit est charmant et porte à la rêverie. L’avenue débouche sur la mer et l’on quitte la demi-obscurité de cette magnifique voûte de verdure pour l’éblouissement des admirables couchers de soleil qui incendient le ciel.