La grande distraction est d’observer le sémaphore, une distraction émouvante où l’imprévu a la plus grande part et qui devient presque un jeu de hasard. Ces boules blanches groupées autour d’un mât planté au premier plan des collines vertes, c’est toute la vie de Papeete : les navires qui entrent apportant le pain quotidien, la farine de San-Francisco, et les nouvelles de France, les lettres déjà vieilles des êtres chers que l’on reverra s’il plaît à Dieu, et quand !…

VIII

La politique à Papeete. — La presse. — L’annexion et les réserves. — M. Caillet. — Défenseurs et débitants — La politique étrangère. — Le délégué de Tahiti et le suffrage universel.

C’est bien la peine de courir aux antipodes pour fuir l’odieuse politique, ce qui nous divise le plus ! A Tahiti, à Papeete, on retrouve des partis qui ont des effectifs de coterie et des passions de factions, de factions ennemies et furieuses. On ne se hait point à demi sur cette terre volcanique. Il s’est fondé depuis quelque temps un journal qui prêche l’union et qui fait rire quand on sait à quoi tiennent tant de ressentiments. On peut, sinon concilier, du moins apaiser les querelles religieuses ; les compétitions d’intérêts jamais ! Et ici, comme partout ailleurs, davantage même, les intérêts bien plus que les opinions sont en lutte sous le couvert de la politique.

Il y a un Conseil général qui tient ses séances le soir pour le grand amusement de la population privée de spectacles. Dans une petite salle enfumée de pétrole, une douzaine de citoyens délibèrent sous la présidence d’un négociant notable et en présence du Directeur de l’intérieur. Le public a accès dans la salle et lie familièrement conversation avec les représentants du peuple. Ceux-ci sont pris dans toutes les professions : menuisiers, boulangers, horlogers, marchands de vins, épiciers, bouchers, etc. Deux ou trois défenseurs qui sont à peine bacheliers et se donnent du Maître un Tel, deux ou trois officiers de vaisseau qui ont pris leur retraite à Tahiti ; voilà pour les professions libérales.

On en entend de drôles. Le boulanger demande la parole. Il tient à la main le budget de la Colonie et constate avec douleur que les recettes prennent deux pages seulement tandis que les dépenses en occupent vingt-huit ! Tout le monde de rire. Un autre se plaint que l’administration laisse dire du mal du Conseil général et propose de faire venir à la barre de l’assemblée les gens assez mal inspirés pour le décrier, lui et ses collègues. Le Directeur de l’intérieur est interpellé au sujet du bel uniforme brodé d’argent qu’il arbore dans les solennités officielles, et s’excuse du mieux qu’il peut de ce travestissement.

L’esprit général de l’assemblée rappelle celui du Conseil municipal de Paris. Guerre à l’administration ! Mort à la police ! Plus de porteur de contraintes ! s’écrie l’un. A bas le Directeur de l’intérieur ! jure l’autre. Pratiqué dans ces conditions, le parlementarisme devient une chose assez plaisante. Soyons équitable. La bonne volonté ne manque pas à la majorité et le patriotisme non plus, mais l’expérience. Ce Conseil général est né d’hier. Il a besoin de faire l’apprentissage de la modération aussi bien que celui des affaires, et j’ajourne ses détracteurs à dix ans.

Il paraît trois journaux à Papeete. Ils ont le format du Petit Journal, sont hebdomadaires, et se vendent cinquante centimes le numéro. Tout est si cher ! Ces trois organes du quatrième pouvoir sont : le Messager de Tahiti, l’Océanie française, et la Cloche. Les deux premiers seulement ont quelque valeur. L’un attaque l’administration et l’autre la ménage.

A l’instar de Paris, Papeete a ses autonomistes dont le Messager est l’organe peu ou prou convaincu, et, sans trop savoir pourquoi, des conseillers généraux « revendiquent » pour Tahiti des institutions analogues à celles des colonies anglaises. Pour le parti de l’autonomie administrative, c’est des bureaux de la Direction des Colonies, à Paris, que vient tout le mal. A qui la faute si l’agriculture et l’industrie sont dans le marasme, sinon à ces odieux bureaux où l’existence même du Messager est d’ailleurs ignorée, m’assure-t-on ?

L’autonomie administrative n’est qu’un des passe-temps des politiciens de Tahiti. De plus graves questions les préoccupent, et je suis bien forcé de revenir au livre de M. Paul Deschanel pour rectifier des erreurs d’autant plus pardonnables que l’auteur de la Politique française en Océanie n’a jamais mis les pieds en Océanie.