La France est à Tahiti depuis 1842 et son protectorat, qui datait du 25 mars 1843, a pris fin le 29 juin 1880, date à laquelle le roi Pomaré V a cédé à la France tous ses droits, moyennant une petite pension de soixante mille francs et quelques menus cadeaux.
En vertu de l’acte d’annexion, Tahiti et ses habitants sont devenus français, électeurs comme vous et moi. C’est le commandant Chessé qui eut la bonne fortune d’obtenir la signature de Pomaré V et des chefs de districts. Dans sa hâte d’arriver à ce résultat depuis longtemps désiré, le négociateur dut accepter certaines réserves qui, sans annuler l’annexion, en réduisaient un peu la portée. Ces réserves avaient trait aux prérogatives des chefs et des Conseils de districts. On devait leur conserver des attributions judiciaires fort modestes mais dont le maintien n’était guère compatible avec l’organisation d’une colonie française. Tout heureux de la célébrité que pouvait lui valoir l’annexion, M. Chessé eut le tort d’exagérer à Papeete la signification de ces fameuses réserves tandis qu’il s’attachait, dans sa correspondance avec le ministère de la marine à Paris, à en diminuer l’importance véritable.
Ce fait n’a pas été mis suffisamment en lumière par M. Paul Deschanel dans son livre. Il avait sa gravité cependant. Tant qu’un acte nouveau n’était pas intervenu, tant que les réserves n’avaient pas été abolies d’un commun accord, il subsistait dans les relations entre l’administration et la population un malentendu fâcheux.
L’administration actuelle a entrepris de restituer à Tahiti son ancienne vie politique, de rendre le souffle à ses orateurs, en transformant les districts en communes s’administrant elles-mêmes sous son contrôle. En échange de ces attributions précieuses, les Tahitiens ont renoncé sans trop de peine au bénéfice des réserves.
C’était là, au dire des personnes les plus autorisées, une affaire de loyauté. Tout ce que l’on pouvait tenter par surprise ou par menace pouvait échouer misérablement. Je sais bien que, d’un autre côté, on attribuait les résistances du roi moins à une conviction personnelle et raisonnée qu’aux conseils de son entourage. On allait plus loin. On prétendait que ce n’étaient pas seulement des Tahitiens qui l’encourageaient à ne point abandonner les réserves mais des Français, et des plus honorables.
On m’avait nommé à ce propos M. Xavier Caillet, lieutenant de vaisseau en retraite, ancien directeur des affaires indigènes. Je me suis fait présenter à M. Caillet et j’ai eu avec lui plusieurs conversations intéressantes. C’est une physionomie curieuse que celle de cet officier de marine qui a fait de Tahiti sa terre d’élection.
Il porte sur le visage des marques de son courage : dans un incendie, il a eu les deux yeux brûlés, et c’est miracle s’il n’a point perdu complètement la vue. Plus tahitien que les Tahitiens eux-mêmes, M. Caillet se demande de quel droit on prétend les civiliser et quelle civilisation on leur apporte. Il impute la dégénérescence de la race à la présence des papâa et ne ménage pas les duretés aux missionnaires. En convertissant les indigènes au christianisme, on les a persuadés de ne point se contenter pour vêtement de la tapa, sorte de tablier de la dimension d’une feuille de vigne. Ces conseils ont été suivis. L’indigène s’est habillé et il a renoncé à s’enduire le corps d’huile de coco, ce qui pourtant le préservait beaucoup mieux des chauds et froids que le calicot de la civilisation. C’est par là que la phthisie a pris ces hommes et ces femmes jadis si beaux et si robustes. Telle est la théorie de M. Caillet, qui professe en outre que l’alcoolisme et toutes sortes de maladies seraient encore inconnus à Tahiti si les Européens ne s’y étaient jamais montrés. Ainsi que tous les paradoxes celui-là touche à la vérité comme la tangente à la circonférence, par un point. M. Gaillet ne s’arrête pas en si bon chemin : « Que faisons-nous ici ? me dit-il. Ce pays est sans avenir. Il ne pourrait produire assez pour l’exportation que si on laissait certains colons exploiter à leur gré les Tahitiens qui valent mieux qu’eux. Pourquoi voulez-vous apprendre le français aux indigènes ? On leur donne des droits et des lois qu’ils ne comprennent pas et dont ils n’ont que faire. Avant Cook et Bougainville, nous avions des institutions parlementaires, des orateurs… » J’interrompis mon interlocuteur sur ce nous qui attestait sa naturalisation tahitienne. Il sourit et se lança dans une sortie très animée contre la rapacité et les méfaits des colons auxquels il venait de faire allusion. Et, passant à un autre ordre d’idées, il entreprit de me démontrer que l’on avait dépensé en pure perte beaucoup de temps et d’argent pour convertir les indigènes du protestantisme au catholicisme.
M. Caillet vit au bord de la mer sur une plantation dont il a abandonné la moitié à son fermier. Il partage son temps entre les mathématiques et la direction de l’himéné des Atiu, une colonie d’indigènes des îles Cook, qui ont un village près de Papeete. J’allais oublier de dire qu’il fait partie du Comité de surveillance de l’Instruction publique, et qu’il correspond avec plusieurs sociétés de géographie. C’est un aimable vieillard bien que têtu comme un Breton qu’il est, et, s’il se trompe, c’est de si bonne foi que son erreur en devient respectable. Elle a d’ailleurs pour point de départ une probité trop absolue pour se concilier avec la raison d’État. Et puis, si M. Caillet tenait plus que Pomaré lui-même aux réserves, c’est qu’il avait signé à l’acte d’annexion, et porté la parole pour expliquer aux Tahitiens ce que l’on voulait d’eux ainsi que les engagements que l’on prenait à leur égard.
On ne saurait parler de la politique à Papeete sans consacrer quelques lignes aux défenseurs et aux débitants, ces deux fléaux de la colonie. En elle-même, la profession de défenseur est honorable, et il s’en faut que tous ceux qui l’exercent soient des hommes nuisibles. Il y a de bons avocats s’il y en a de mauvais. Les uns défendent la veuve et l’orphelin ; les autres prennent les intérêts de la veuve et le capital de l’orphelin. A Tahiti, le défenseur est en même temps un homme d’affaires. Il se mêle de tout et à tout, et la confusion des lois tahitiennes et du Code civil lui fait la partie belle. La propriété n’étant pas encore délimitée, les contestations sont fréquentes. Le Tahitien est processif. Il dit volontiers, même quand il n’a aucun droit sur la terre qu’il revendique : « Essayons ! » On peut juger par là s’il est facile à un défenseur de provoquer des procès. Et l’on se doute bien que ce n’est pas parmi eux qu’il faut chercher des partisans d’un état de choses mieux défini que celui qui existe présentement.
Il est bon de dire qu’à la longue, les Tahitiens se sont aperçus qu’insensiblement leurs terres leur échappaient, mangées par les procès et ils ont conçu quelque défiance des défenseurs. Ceux-ci font cependant de bonnes affaires et réalisent encore des gains sérieux. Ils se font élire au Conseil général pour la plupart, et leur éloquence fait merveille dans les luttes de la tribune.