Après les défenseurs, les débitants. Le marchand de vins, empoisonneur patenté, fait ici fortune en peu d’années. Il vend du vitriol pour du rhum, du bois de campêche pour du vin, de l’eau-de-vie de betterave pour du genièvre, trompe sur la quantité comme sur la qualité, est bien vu de la police et des conseillers généraux parce qu’il est une puissance électorale, et se moque des lois. C’est chez lui que le Tahitien et la Tahitienne viennent acheter la démence en bouteilles ; c’est grâce à lui que le : « Qu’ils crèvent ! » d’un assimilateur à outrance sera bientôt une réalité. Le défenseur prend la terre de l’indigène et le débitant sa raison et sa vie. Il y a entre eux une association de fait, malfaisante, funeste, criminelle puisqu’elle ne s’enrichit que de l’ignorance et de l’abrutissement. Si l’on eût interdit l’exercice de ces deux professions, prohibé les procès et la vente de l’alcool, Tahiti serait peut-être autrement prospère. Longtemps on refusa la liberté de boire aux Tahitiens ; M. Chessé la leur donna au lendemain de l’annexion. Présent mortel. Lourde responsabilité que la sienne.

J’en parle d’après des gens qui habitent la colonie depuis plus de vingt ans et n’ont pas encore pris leur parti de ce qu’ils voient. On le sent à l’exagération même de leur langage.

A Tahiti l’on n’est guère républicain et l’on n’est pas beaucoup monarchiste. Les querelles de petite ville que j’ai peut-être vues au microscope, les rivalités d’intérêt, les âneries, les préjugés des uns et des autres, voire les appétits aiguisés des défenseurs et des débitants, se fondent ou s’atténuent quand le nom de Patrie est prononcé. Comment en serait-il autrement ? Si loin de Paris et du monument gréco-bourgeois où délibère la Chambre des députés, les batailles parlementaires les plus retentissantes, même celles qui coûtent la vie à un ministère, n’ont qu’un écho affaibli quand elles en ont un. A cette distance, on cesse de les comprendre et de s’en émouvoir.

Il n’en va pas ainsi de la politique étrangère. Une fois hors de France, comme on sent à quelles profondes inimitiés sont en proie les grandes nations de l’Europe, inimitiés fatales et mortelles ! Ici, c’est l’Angleterre que l’on rencontre devant soi ; là, c’est l’Allemagne ; ailleurs l’Italie, l’ingrate Italie ! A Paris, l’étranger c’est un promeneur, un homme qui a le tort de se montrer en veston à l’Opéra et de circuler dans les rues juché sur l’impériale d’un char-à-bancs. A Papeete, l’étranger, c’est le rival, c’est l’ennemi. C’est le concurrent qui ajoute à la patente du commerçant l’exequatur du consul. Parfois d’étranges pensées montent aux cerveaux. S’occupe-t-on de Tahiti à Paris ? Veille-t-on jalousement sur ces archipels semés dans la partie orientale du Pacifique ? Le bruit ne courait-il pas, l’an dernier, qu’on allait céder Rapa à l’Angleterre ? Là-dessus, le Conseil général s’est formé en comité secret et les résolutions les plus viriles ont été votées, en dépit de la loi qui interdit les vœux politiques. Entre les mains des Anglais, Rapa où l’on trouve un port excellent, Rapa qui possède des mines de charbon, Rapa devenait la clef du futur canal de Panama, car c’est aussi une escale indiquée sur la route de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie. On ne pouvait pas tolérer cela !

Aussi le Gouverneur de la Colonie s’est-il rendu, au cours de sa dernière tournée, à Rapa où il a trouvé une population intéressante bien que peu nombreuse. On accède dans la baie d’Ahurei par une passe semée de pâtés de coraux au milieu desquels le navire doit faire de brusques et nombreux coudes et parfois évoluer à angle droit. Le village compte à peine une quinzaine de cases assez pauvres d’aspect. L’unique maison digne de ce nom est la gendarmerie.

La population semble se développer. Les enfants sont nombreux et charmants. On en trouve qui savent quelques mots de français appris à l’école du brave gendarme. Il n’est pas trop malaisé de faire l’ascension de la colline sur le flanc de laquelle des affleurements de lignite ont révélé la présence du charbon, sans qu’il fût possible d’ailleurs d’en déterminer la qualité et la quantité. Pour ce faire, il serait à désirer que la colonie fît la dépense d’une mission scientifique.

Le climat de Rapa est tempéré. On pourrait y établir un sanitarium où viendraient se retremper les Européens éprouvés par le climat débilitant de l’Amérique méridionale ou de l’Océanie elle-même. Le Gouverneur était accompagné par un pharmacien principal de la marine en mission à Tahiti, M. Raoul, qui avait apporté un grand nombre d’arbustes et qui a passé plusieurs jours à planter des vignes.

Les chefs ont été réunis. Ils ne paraissaient pas bien comprendre, tout d’abord, la nature de leurs rapports avec la France dont ils ont accepté le pavillon. Le célèbre axiome « donner et retenir ne vaut » était absolument lettre morte pour eux, et ils s’imaginaient que Rapa était libre de suivre des lois particulières et d’accueillir avec le même empressement toutes les couleurs. Il est probable que les visites de bons Anglais n’étaient pas tout à fait pour rien dans la réserve, dans la méfiance, pour mieux dire, des indigènes.

La visite du Gouverneur aura eu pour effet de faire disparaître cette méfiance, et l’on m’a assuré qu’à la suite des explications échangées, Rapa était bien et définitivement devenue une terre française.

Il était temps d’agir. Cet îlot perdu de l’Océanie aux mains des Anglais, c’était notre puissance mise en échec, c’était la vie commerciale de Tahiti déjà si restreinte s’éteignant peu à peu. Rapa, rattaché pour tout de bon aux Établissements français de l’Océanie orientale, c’est un port magnifique et sûr où notre flotte pourrait en temps de guerre maritime trouver un abri, voire le combustible nécessaire à ses machines ; c’est, grâce au climat, à la fois un sanitarium et une pépinière ; c’est enfin cette escale de la route de Panama sur la Nouvelle-Zélande et l’Australie conservée à la nation qui a le plus fait pour l’accomplissement de l’œuvre gigantesque du creusement du canal, à la patrie de M. Ferdinand de Lesseps.