Il y avait encore cette histoire des Iles sous le Vent où se prolongeait indéfiniment une situation des plus fausses. Le dénouement de cette intrigue trop peu compliquée est venu à temps. Est-ce tout ? Non. L’Allemagne est aux Samoa ; l’Angleterre aux Tonga et aux Fidji et convoite les îles Gilbert. Les Américains visent l’île de Pâques et travaillent à s’assurer le pouvoir aux Sandwich. Les îles Wallis, et les îles Cook sont acquises à la France, mais nous n’osons nous montrer ouvertement dans ces dernières. Au milieu de ces compétitions où Tahiti même n’est qu’un enjeu, le sentiment patriotique est tenu en éveil et ce n’est pas un couplet de café-concert que cette passion profonde, ardente et réfléchie tout ensemble. « Pas un pouce de notre sol, pas une pierre de nos forteresses » n’est pas ici la formule académique d’un héroïsme de rhéteur, c’est l’expression de l’opinion publique, la manifestation de l’âme même de la colonie.

Je croyais en avoir fini avec la politique à Papeete quand un colon est venu m’entretenir du délégué de Tahiti. Comme toutes les Colonies qui n’envoient point de député à la Chambre, Tahiti nomme un délégué au Conseil supérieur des Colonies, une assemblée qui se réunit quelquefois rue Royale, dans ces bureaux où la tradition veut que l’on conspire de tout temps la perte de ces pauvres colonies. Le délégué actuel est, à ce qu’on m’assure, un très galant homme, un peu pasteur, un peu journaliste, un peu écrivain et un peu orateur, en passe de rendre quelques services. Les protestants de Tahiti se sont employés à son élection, ce qui lui a fait un tort considérable aux yeux du Messager dont il est la bête noire. Quand cette feuille a dit Miti Puaux, elle a tout dit. L’esprit ne coûte pas cher à Papeete. Ce qui a surtout irrité le parti catholique, c’est que M. Puaux a été élu sans qu’on le connût à Tahiti et sans qu’il connût Tahiti.

Il faut dire que le suffrage universel fonctionne dans des conditions très particulières. Tout d’abord on n’a jamais publié en tahitien les lois et décrets qui faisaient de l’indigène un citoyen français. Ensuite, on ne s’est jamais donné la peine de lui expliquer de quoi il retournait. A certains jours, on convoque les Tahitiens à la chefferie, et on les invite à déposer dans une petite boîte un morceau de papier. Quelques-uns, qui ont du bon sens, mettent un bout de papier blanc ; ils sont la minorité. Quinze jours ou trois semaines après s’être livrés à cette opération, les « électeurs » apprennent qu’ils ont fabriqué un Conseil général ou un délégué. Bien entendu, ils n’ont que des notions très vagues sur ce que peuvent être cette institution et ce personnage.

Les catholiques votent pour les candidats de la Mission catholique ; les protestants votent pour les candidats de la Mission protestante. Le roi jouit d’une certaine influence dans les districts. Il en use pour faire voter en faveur des candidats que lui désignent ses compagnons de fête. C’est un beau gâchis.

IX

Une noce dans le district. — Abondance de pseudonymes. — La famille à Tahiti. — De la virginité. — Les enfants, les femmes, les vieillards et les morts.

Une noce dans le district, c’est une noce au village, avec des discours et des chansons, et quelles chansons ! Sans parler du repas colossal qui couronne la fête et où les viandes s’accumulent en montagnes à lasser Rabelais si fertile en énumérations fantastiques.

Mon ami Poroï, conseiller privé, a marié son fils avec une jeune fille dont la famille habite le district de Mataiéa. La veille du jour fixé pour la cérémonie, les parents du marié et les parents de la mariée sont arrivés, quelques-uns à cheval, d’autres en voiture, la plupart en pirogue ou en baleinière, et une véritable flottille a mouillé dans la jolie baie de Papeuriri. A bord se trouvaient les cadeaux destinés aux futurs époux, c’est-à-dire des vivres, cochons, volailles, taros, huru, feï, patates douces, etc.

A peine à terre, le plus âgé de chaque camp (car chaque famille forme un camp distinct dans une occasion pareille) s’avance vers Poroï et lui adresse un discours véhément : « Nous venons, avertis par le message que tu nous as envoyé, marier notre enfant et participer à cette fête de famille. Ce que nous vous apportons, ces cochons, ces poulets, ces taros, ces feï, ces huru, ces patates, nous vous l’offrons de bon cœur. C’est tout ce que nous avons ; nous ne pouvons pas donner davantage ! »

Poroï répond à chacun : « Je vous remercie d’avoir entendu mon appel et d’avoir maintenu les liens de la famille en venant assister au mariage de notre enfant. »