Nous nous conformâmes à l'ordre de la Cour, à quelques différences près, occasionnées par la nécessité. On ne donna de lentilles qu'aux malades; l'oseille fut préparée dans du saindoux, & le fromage ordinaire d'hollande fut celui que l'on embarqua: point de bouillon au reste, ni aucune viande fraîche destinée pour les malades; le gruau, les végétaux étoient pour eux, comme pour les autres, la seule nourriture.
Nous partîmes le 4 Mai 1771. Cette nourriture, présentée par M. Desperrières, non-seulement comme propre à guérir le scorbut, mais aussi à l'écarter, à le prévenir & en détruire le germe, n'empêcha pas que, dès le 3 de Juin, un nommé Jean Dagorne, attaqué de cette maladie, ne fût obligé de cesser son service, & d'entrer au plat des malades; & qu'enfin, le mal empirant, on le débarqua au Cap François. Pendant le cours de la campagne, nous n'avons eu, à la vérité, que cinq autres scorbutiques; Jean le Doux, Soldat, Pierre Kerjean, Canotier du petit canot, Joseph Briant, Gardien de la fosse aux cables, Yves Bernard, Chaloupier, & Jean-Baptiste Moezan, Gabier. Mais quoique ce nombre paroisse être peu considérable, il suffit cependant pour réfuter le grand avantage que l'on prétend que l'on trouveroit à cet égard dans la nourriture proposée. En effet, il y a eu un grand nombre de campagnes semblables à la nôtre, où il ne s'est pas déclaré ce même nombre de scorbutiques, quoique l'équipage n'y fût point nourri au régime végétal. Notre sortie n'a été que de cinq mois; nous n'avons point eu une seule fois de la brume; nous avons navigué dans les plus beaux climats & pendant la saison la plus belle; nos plus longues traversées n'ont été que de trente-cinq jours; le tems n'a presque point refusé de faire faire branle-bas, & de parfumer; enfin nous n'avons point eu un seul jour que l'on puisse vraiment appeller un gros tems, & le nombre des mauvais a été très-petit. Ce sont autant de faits que le journal de la campagne peut certifier. Or, je le demande, dans une pareille campagne six scorbutiques ne sont-ils pas un nombre remarquable, & ne prouvent-ils pas dumoins que le nouveau régime n'est point capable de prévenir le germe du scorbut? M. Desperrières cite dans son mémoire, un grand nombre de faits, à l'appui desquels il prétend prouver cette importante assertion qui fait la base de son systême: mais ces faits ne contiennent que des choses vagues & des expériences détachées & peu sûres, & toutes n'ont pas même le degré d'exactitude nécessaire dans une affaire de cette espéce. Je n'ai été à même de questionner que deux Capitaines qu'il cite; & je tiens de l'un d'eux, M. Gasquet qui commandoit l'Écluse, que l'on ne peut rien conclure de ce qui se passa à son bord, parce que sa campagne n'avoit duré que quatre mois, & que l'épreuve n'avoit été faite que sur les malades seulement, qui furent en très-petit nombre, & fort legèrement attaqués. L'autre Capitaine, M. de Rosnevet, dont l'opinion auroit sans doute beaucoup de poids, m'écrivoit à ce sujet: »Je pense que le régime végétal peut être avantageux pour la nourriture des malades à la mer, lorsqu'on ne peut pas leur fournir de très-bonne viande fraîche; mais je suis très-éloigné de croire que cette nourriture puisse suffire pour les gens qui travaillent«. Et ce même M. de Rosnevet me disoit, dans une autre occasion, que les vingt-six hommes de l'éscadre de M. de Blenac, rembarqués sur la Calipso, & qui sont, au jugement de M. Desperrières, un corps de preuve complet de l'efficacité du nouveau régime, ne peuvent que prouver que l'on se rétablit plus facilement à la mer, que sur la terre mal-saine de Saint-Domingue. Mais c'est de notre épreuve dont il s'agit, & je reviens à ce qui s'est passé à bord de la Belle-Poule.
Lorsqu'avant la campagne je lus, pour la première fois, le Mémoire de M. Desperrières, je fus séduit par les apparences plausibles du bien qui devoit en résulter. Cette nourriture me paroissoit plus saine, plus variée, & préférable à tous égards: les premiers dégoûts des Matelots me parurent déplacés; & ce n'est que la pratique & une inspection suivie qui m'ont enfin détrompé & ramené au point, qu'aujourd'hui je regarde cette nouvelle méthode, non-seulement comme n'attaquant point le germe du scorbut, mais même comme mal-saine & dangereuse à pratiquer, à cause des accidens qui accompagnent nécessairement l'embarquement des légumes. Dès les premiers jours de notre traversée, en effet, un grand nombre de Matelots fut attaqué d'aigreurs d'estomac, de cours de ventre, de coliques & de points de côté. Ils l'attribuèrent eux-mêmes au changement subit de manière de se nourrir; & ce ne fut qu'à la diminution de leurs forces, qu'ils commencèrent à se lasser & à s'inquiéter. J'allois souvent sur le gaillard d'avant voir & questionner, & j'eus lieu de me convaincre qu'il étoit vrai, & que la poulaine étoit très-fréquentée, & qu'au bout de quelques jours le dégoût & la crainte avoient déjà fait tant de progrès, que beaucoup ne se nourissoient plus que de leur pain trempé dans du vin, ou mangé avec une gousse d'ail & du sel.
Cette diminution des forces de nos Matelots devint si sensible, que même un séjour de trente-sept jours à Malaga ne les leur rendit point, quoique nous y fussions dans la saison du raisin, que la pêche y fût abondante, & qu'ils se fussent presque tous endettés dans cette relâche, afin de faire un peu trêve au régime végétal. A notre arrivée à Brest, dix-neuf jours après avoir quitté les côtes d'Espagne, leur visage représentoit encore assez bien l'état de quelqu'un qui sort de faire un carême exact & rigoureux. Toujours en manœuvrant, & surtout vers la fin de la campagne, avions-nous à nous plaindre de la lenteur de l'exécution: nous en cherchions la cause dans le frottement des vergues & des manœuvres; mais ce frottement ne pouvoit point encore avoir augmenté depuis le départ, & je ne doute point, moi, qu'elle n'existât dans cette diminution de force chez chaque individu; diminution sans doute funeste, si nous avions été dans un climat rude & brumeux. Pour s'en convaincre, au reste, qu'on jette la vue sur l'état des malades dont j'ai ajouté une liste à la suite de ce Mémoire, on sera étonné, sans doute, de voir, pendant une campagne aussi douce & aussi courte, presque tous les gens de l'équipage passer successivement au poste des malades, de les voir tous attaqués d'une même fievre petite, & ne paroissant venir que de lassitude, qui diminuoit & se passoit au bout de quelques jours de cessation de travail: on sera étonné de voir qu'ils y étoient plus sujets, à mesure que la campagne devenoit plus longue. Et ne semble-t-il pas, d'après cet exemple, que l'on seroit menacé de voir tout l'équipage sans force, & réduit à un état d'inanition, s'il se trouvoit quelques jours de suite d'un travail forcé?
Après un procès-verbal fait à bord pour constater la défectuosité d'une de nos soutes à légumes, nous débarquâmes au Port-au-Prince soixante-quatorze quintaux de pois tous échauffés, & occasionnant dans la soute une chaleur extraordinaire & violente que l'on sentoit au-travers de la cloison même. A l'ouverture de la soute, on trouva les pois qu'on y avoit mis, moisis par-dessus & adhérans les uns aux autres, tous dans une fermentation telle que la main n'en pouvoit soutenir la chaleur, & déjà tellement échauffés, que la moitié de ceux qui n'étoient point moisis, étoient ridés & changés de couleur. Ce même événement nous étoit déjà arrivé à des féves dans le port où nous avions séjourné long-tems, & il nous avoit fallu les débarquer. M. de Charitte, Lieutenant de vaisseau, commandant le senant l'Hirondelle, armé à Brest dans le même tems que nous, & approvisionné de semblables pois, éprouva comme nous une fermentation dans ses légumes, & lui & nous, nous étions assurés du bon état de nos soutes, & que le mal ne provenoit que des légumes mêmes. Il avoit des salaisons, & le mal n'étoit pas dangereux pour lui: mais nous, si nous n'eussions point été à même de changer nos légumes, si nous eussions été contraints de les consommer, quel effet cela auroit-il produit?
On connoît le climat pluvieux de la Basse-Bretagne, les brumes & les pluies journalières de Brest. N'est-ce point une cause qui seule rende impraticable dans ce port le projet d'une nourriture végétale, & n'est-il point permis de soupçonner que peut-être les légumes portent dans eux un principe d'humidité qui les rend impropres à se conserver long-tems, soit parce qu'ils ont crû dans le sol, soit parce qu'il est nécessaire de les garder sur le lieu dans les magasins? Car il faut, après tout, une cause à ce qui est arrivé aux légumes fournis à la Belle-Poule & à l'Hirondelle; & si l'on vouloit suivre cette conjecture, on pourroit s'appuyer de l'exemple des fruits qui, pour l'ordinaire, à Brest, sont sans saveur, n'ont goût que d'eau, & ne se conservent pas long-tems. Si cependant la nourriture végétale étoit approuvée, il faudroit nécessairement tirer des légumes de la province, sur-tout pendant la guerre, & en conserver à Brest même; & qu'on ne croye pas y remédier, en passant ces légumes au four: l'expérience assureroit que de pareils légumes seroient raccornis & incapables d'une parfaite cuisson. Ce qu'on dit ici des féves, des pois & des lentilles, est en partie applicable au riz, qui, en vieillissant d'ailleurs, contracte un mauvais goût & devient mal-sain. Dans l'Asie on en fait, il est vrai, une grande consommation, & c'est une nourriture ordinaire aux Gens de mer; mais il croît sur le lieu, & on le renouvelle quand on veut; mais il n'a point déjà souffert du transport dans un vaisseau; mais enfin c'est la nourriture ordinaire des hommes, tant à terre qu'à la mer, & il ne leur faut point une nouvelle habitude pour s'y accoutumer. Sans disputer donc à M. Desperrières que son régime ne puisse être administré avec beaucoup de succès à terre dans les hôpitaux, dans les prisons de forçats, &, s'il le veut même, dans les casernes, j'avancerai comme chose dont je suis fortement convaincu, qu'il ne peut être mis de même en exécution dans les vaisseaux où il peut y devenir très-dangereux.
Le goût des hommes doit-il enfin être compté pour rien? La répugnance qu'ont eue généralement tous nos Matelots pour le régime végétal, doit-elle être absolument négligée? Cette nourriture leur est si peu familière, & quelque attention que l'on puisse avoir à la chaudière, il est si difficile que du riz & des légumes soient bien assaisonnés, qu'ils ne contractent point l'odeur & le goût de fumée, & qu'ils ne se ressentent point du cuisinier qui les prépare, que leur dégoût ne doit point surprendre. Deux fois, pendant la campagne, malgré toutes les précautions que l'on ne négligeoit point, on fut obligé de faire défendre de manger le riz déjà distribué, parce qu'il se trouva dans la chaudière du verd-de-gris. La seconde fois, à la vérité, la quantité en étoit si petite, que l'on jugea qu'elle ne pouvoit nuire: mais eût-elle été plus forte, elle n'eût pas au reste incommodé beaucoup de monde; plus du tiers de l'équipage n'en mangeoit point du tout, & le reste en mangeoit très-peu. Deux mois avant la fin de la campagne, on trouvoit déjà dans les oignons confits des vers d'une grosseur & d'une forme tout-à-fait dégoûtantes, & qui faisoient fort redouter d'avoir à la distribution le fond de la chaudière. Plusieurs quarts de ces oignons se sont trouvés gâtés en entier; & de tout le régime, l'oseille seule s'est bien conservée, & a fait le meilleur effet. On ne peut pas se flatter cependant que les fournitures seroient faites dans la suite avec le même soin qu'on apporta aux nôtres, qui étoient préparées pour un essai, & par une personne intéressée qui avoit eu à lui tout le tems nécessaire.
Que l'on recueille tout ce que je viens de dire; qu'au lieu de naviguer vers les tropiques & aux côtes d'Espagne, on se transporte dans les brumes du Grand-banc, dans les glaces du Canada, & dans les pluies & les coups de vent de nos climats; que l'on imagine un vaisseau tenant la mer pendant long-tems, & sans relâcher; qu'on se représente sur-tout les fatigues d'une voie d'eau & les alertes continuelles qu'occasionnent, pendant la guerre, les branle-bas, &c. Croit-on alors que le régime végétal substantera suffisamment les Matelots, & peut-on de bonne foi n'appercevoir aucun inconvénient à ne fournir qu'une livre & demie de viande par mois à des gens accoutumés à se nourrir de viande?
J'ajouterai encore un inconvénient résultant de cette nourriture; c'est l'encombrement. Il semble qu'on l'avoit bien senti, car au projet du régime végétal, on ajouta celui de cesser de fournir en nature la demi-ration de supplément que le Roi accorde aux Officiers Mariniers, & il fut résolu qu'on la leur payeroit en argent. Personne sans doute ne croit voir d'inconvénient à ce nouveau moyen; & c'est bien une preuve qu'il faut à tout l'approbation de l'expérience. Qu'on sache donc que la ration est payée par le Roi treize sols quatre deniers à la Compagnie des vivres, & que la demi-ration de supplément ne fut payée à notre équipage que sur le pied de quatre sols trois deniers, quoiqu'il eût été fait des représentations à cet égard, & que l'Intendant de Saint-Domingue, indigné de la prétention de la Compagnie des vivres qui s'étoit déjà déclarée par l'organe de notre Ecrivain, eût commencé par ordonner le paiement de deux mois de demi-ration à neuf livres par mois, ou six sols par jour. Après cela, pourroit-on, sans quelque peine, & à moins de voir un avantage décidé & complet dans la nouvelle nourriture, consentir à laisser soustraire à nos Maîtres une partie du fruit de leurs services & de leur mérite? Et qui pourroit répondre que l'on ne diminuât encore, & que l'on ne vînt peut-être à supprimer tout-à-fait cette prérogative qui leur donne de la considération, & qui seule détermine grand nombre de Matelots à s'attacher au service du Roi, & à s'efforcer d'obtenir le mérite d'Officier Marinier?