[ [3] Qu'on est bien éloigné d'avoir pris de pareilles précautions! On a manqué à ce qu'il y avoit de plus essentiel. Pour croire ce que dit à cet égard M. de la Coudraye, il faudroit ignorer ce que peuvent & ce que font toujours les détracteurs des nouveautés utiles.
Voilà comment raisonne M. de la Coudraye: mais, pour prouver son impartialité, il auroit dû dire que l'équipage de la Belle-Poule fut employé, dès le mois d'Octobre 1770, à l'armement de la frégate la Flore, avant que de passer au sien; que cet équipage, outre un mois de rade, avoit séjourné pendant cinq mois à Brest; & que, pendant ce tems, on avoit employé, par brigades, & à diverses reprises, tout cet équipage aux travaux variés du port. Il auroit dû ajouter, que l'incertitude d'une déclaration de guerre avoit fait rassembler un nombre considérable de Matelots & de Troupes qui avoient surchargé la ville, au point que le Matelot ne savoit où coucher. Cette misère détermina M. Marchais à arranger un magasin, où l'on plaça des Hamaks; mais, avant cette précaution, les Matelots couchoient en grand nombre, sans draps ni couvertures, dans de petits appartemens: ce qui occasionna tant de maladies parmi eux, que l'on craignit une épidémie. Il est mort, depuis le commencement de l'armement de la frégate la Belle-Poule, jusqu'au tems où elle a mis à la voile, six hommes de l'équipage.
M. de la Coudraye auroit dû se rappeller encore que la saison ayant été très-pluvieuse & très-froide, pendant tout le tems que les hommes de l'équipage ont travaillé dans le port, ils ont dû par la suite se ressentir de cette intempérie. Un observateur aussi exact n'auroit pas dû oublier de nous dire qu'ils n'avoient eu pour boisson, pendant tout le tems qu'ils ont travaillé dans le port, que de la bière de mauvaise qualité, dont ils se privoient souvent par cette raison, & qu'on avoit en outre négligé de joindre à la nourriture qui s'accorde aux journaliers, des légumes frais, reconnus de tous les tems pour nécessaires & salubres aux Marins. Auroit-il dû nous laisser ignorer que l'oseille préparée, qu'il nous dit avoir été fort du goût de l'équipage, n'avoit été embarquée qu'à la quantité de 360 livres, pendant que, suivant le projet, cette frégate auroit dû en être pourvue bien plus abondamment?
Auroit-il dû taire les deux vérités importantes, que, excepté les pois qui avoient été mal choisis, & qu'on n'avoit pas fait passer au four, ainsi que je l'avois prescrit, tous les légumes embarqués se sont également bien conservés; & que le biscuit, cette nourriture si essentielle, s'est gâté fort promptement dans les soutes, parce qu'on avoit eu l'imprudence, pour ne rien dire de plus, de mêler de vieux biscuit à celui qui étoit frais & de bonne qualité, &c? De telles remarques auroient pu nuire à ses assertions: aussi les a-t-il dissimulées.
M. de la Coudraye avance que l'oseille seule s'est bien conservée. Mais le riz, mais les lentilles, &c. ont-ils été trouvés gâtés? Il n'en dit rien: son silence seroit une preuve pour nous, si nous n'avions pas d'ailleurs le rapport de plusieurs personnes, dont le témoignage n'est pas suspect. »On ne peut pas se flatter, dit-il, que les fournitures seront faites par la suite avec le même soin qu'on apporta aux nôtres qui étoient préparées pour un essai, & par une personne intéressée qui avoit eu tout le tems nécessaire«. Le mauvais choix des pois & leur dessechement négligé, l'embarquement de vieux biscuit, attaqué sans doute déja d'une altération qui a entraîné celle du nouveau, la soustraction de l'oseille; nourriture aussi agréable que salutaire, &c. déposent contre ces soins avec lesquels il prétend qu'on avoit approvisionné la frégate la Belle-Poule.
Mais passons sur tous ces objets pour en venir à des faits plus concluans. Comment peut-il se faire, dirons nous à M. de la Coudraye, que cette même nourriture végétale contre laquelle vous vous élevez si fortement, ait produit sur la Belle-Poule, les maladies dont vous avez été le témoin, & que le même régime continué les ait guerries? Nous autres Médecins, nous jugeons que la cause d'une maladie ne peut être combattue efficacement que par ses contraires, contraria contrariis sanantur. Vous dites: le régime végétal a produit toutes les maladies que j'ai observées parmi l'équipage de la Belle-Poule; & cependant vous convenez qu'on peut le suivre avec succès pour les malades, puisque, sans changer de régime, ils se sont tous rétablis, la plupart même en peu de jours, suivant le journal que vous avez tenu, & dans lequel vous n'avez pu citer un seul mort parmi le grand nombre de malades dont vous avez fourni la liste. Il falloit vous défier de deux assertions aussi contradictoires.
Comment! des substances propres à donner naissance à une maladie ne l'aggraveroient pas, si on en continuoit l'usage, & ne la rendroient pas mortelle, pour peu qu'elle fût grave: cependant le contraire a lieu sous les yeux de M. de la Coudraye; & malgré cela, il dit dans son Mémoire, »qu'il regarde cette nourriture comme mal-saine & dangereuse«. Pour moi, je ne me serois jamais imaginé que des substances mal-saines & dangereuses, dont l'usage auroit été opiniâtre, pourroient guérir des maladies fâcheuses qu'elles auroient elles-mêmes produites: mais M. de la Coudraye l'a vu, il faut l'en croire. Mes perceptions, dira-t-il, ne vont pas plus loin; j'ai vu des individus se nourrir comme le prescrit M. Desperrières, & la moitié est devenue malade; donc leur manière de se nourrir en est la cause. M. de la Coudraye ajoutera: on a observé souvent que parmi des équipages aussi nombreux que celui de la Belle-Poule, nourris avec des salaisons, & qui ont fait des campagnes longues & difficiles, il y a eu six fois moins de malades que dans l'équipage de cette frégate. D'après cela, peut-on s'empêcher de conclure que la seule différence des alimens en a mis dans le nombre des malades? C'est par de tels argumens qu'il croit combattre l'efficacité du régime végétal; mais il est malheureux pour lui, qu'on puisse les rétorquer au très-grand désavantage de la cause qu'il soutient. On a vu, lui dira-t-on, & cela plus d'une fois, parmi des équipages nourris de salaisons, & à l'ancienne manière, la moitié des individus non-seulement être malades, mais même périr dans une campagne toute aussi douce & aussi courte que celle qu'a faite la frégate la Belle-Poule, pendant l'essai du régime végétal. Combien de fois n'est-il pas arrivé que les malades ont été si nombreux dans des vaisseaux, qu'à peine il restoit assez de Matelots bien portans pour faire les manœuvres? Or, si on opposoit de pareils faits à ce que M. de la Coudraye a observé sur la Belle-Poule, tout ne seroit-il pas à l'avantage du régime végétal? Pour raisonner par comparaison, il faudroit que tout fût égal de part & d'autre, c'est-à-dire, qu'il faudroit que deux équipages également frais & nombreux, montant des vaisseaux de même grandeur, destinés l'un à se nourrir de salaisons, & l'autre à suivre le régime végétal; eussent séjourné ensemble le même espace de tems dans le même port, dans la même rade, eussent voyagés de conserve dans les mêmes parages, & eussent enfin été exposés aux mêmes fatigues & aux mêmes intempéries; puis comparer ensuite dans lequel de ces deux équipages, les maladies auroient été plus nombreuses & plus graves. Voilà le seul moyen de juger si le régime végétal doit être adopté ou proscrit.
Mais la frégate la Belle-Poule, ne nous présente-t-elle pas le moyen de faire ce parrallèle, ne nous offre-t-elle pas deux espèces d'individus, les uns suivant l'ancien régime, & les autres soumis à la nourriture végétale? Examinons donc parmi laquelle des deux bandes, les maladies ont été plus graves & plus nombreuses.
Nous voyons, d'un côté, vingt-cinq personnes faisant bonne chère, nourris de la cuisine du Capitaine, ne suivant pas le régime végétal, abondamment servies, non de salaisons, mais de viandes fraîches, ayant d'ailleurs des approvisionnemens de la meilleure qualité, & ne devant partager ni les travaux de l'équipage, ni les intempéries de l'air auxquelles celui ci est exposé, &c. De l'autre côté, nous voyons deux cens vingt Matelots destinés à suivre un nouveau régime pour lequel ils ont eu un dégoût marqué, contre l'opinion desquels il a fallu lutter en les assujettissant à une manière de vivre qu'ils croyoient mauvaise, parce qu'elle étoit nouvelle, pour laquelle leur répugnance augmentoit encore en proportion de ce qu'elle étoit plus excitée, & que quelques Officiers y applaudissoient davantage, soit ouvertement, soit en secret; des Matelots qui ont dû supporter à eux seuls tout le travail du bord, toutes les intempéries de l'air, qui ont dû être logés à l'étroit, & qui non-seulement ont vêcu de légumes, mais qui ont eu du biscuit altéré depuis le commencement de la campagne, &c. Tout ici étant à l'avantage de la première bande, on présume sans doute que M. de la Coudraye a prononcé affirmativement que le régime végétal étoit mal-sain & dangereux, parce que ceux qui ne l'ont pas suivi, ont été absolument, ou presque absolument exempts des maladies qui ont attaqué le reste de l'équipage; & cependant il n'est rien de tout cela. Parmi cent vingt-cinq hommes qui ont passé au poste des malades, dix-sept étoient nourris de la cuisine du Capitaine; & parmi les dix-sept, sept ont été attaqués assez gravement; trois sont même redevenus malades à deux & cinq mois de distance, ce qui n'étoit pas des rechûtes.
Lorsqu'on voit vingt maladies sur vingt-cinq personnes qui ont été nourries de viande fraîche, peut-être même de pain frais, qui avoient pour elles les meilleurs approvisionnemens du vaisseau en tout genre, qui étoient bien logées & bien couvertes, qui n'ont partagé aucune des causes principales qui pouvoient influer sur leur santé, telles que le travail quelquefois forcé, l'assujettissement au quart, &c. lorsqu'on voit, dis-je, que, parmi les vingt maladies, sept ont été assez graves, doit-on être bien reçu à conclure que c'est le régime végétal suivi par le reste de l'équipage qui a causé les maladies dont il a été attaqué, sur-tout lorsqu'on sait que, parmi les deux cens vingt personnes qui ont vêcu de légumes & de biscuit altéré, qui ont été exposées à toutes les intempéries de l'air, sur qui ont roulé toutes les manœuvres du vaisseau, &c. il y a eu seulement cent vingt-trois maladies & cent-dix malades[4], qui pour la plupart l'ont été assez peu pour n'avoir passé qu'un jour ou deux au poste[5]? Vingt font les quatre cinquièmes des vingt-cinq personnes nourries de la cuisine du Capitaine, & pour avoir de l'autre côté des maladies dans la même proportion, il auroit fallu qu'elles eussent été portées au nombre de cent soixante-seize, & non pas à celui de cent vingt-trois, qui ne nous donne que la moitié & un treizième de deux cens vingt. Quand on voit un avantage aussi frappant pour ceux qui ont suivi le régime blâmé, désapprouvé & reconnu pernicieux par M. de la Coudraye, de quel sentiment doit-on être affecté?