Elles furent très riches, parce que c’était sur les provinciaux asservis que portaient leurs exploitations sans contrôle et sans scrupule. « Arrachez-nous de la gueule de ceux dont la cruauté ne peut se rassasier de notre sang », disait, au nom des provinciaux, le célèbre discours de Crassus.

Elles furent populaires, parce qu’elles représentaient, aux yeux du peuple romain, les droits de la conquête se continuant, à leur profit, sur les peuples vaincus.

Elles devinrent vite agissantes et fortes, parce qu’elles furent animées par une spéculation passionnée, surexcitées par le jeu sur leurs valeurs échangeables, et soutenues par l’autorité que leur donnait leur richesse. Cicéron en a largement rendu témoignage.

Elles fournirent un aliment aux jeux, d’où résultaient des fortunes subites et de terribles chutes, auprès des deux Janus du Forum. « Excussus propriis, ad medium Janum res mea fracta est », dit le joueur d’Horace ; et nous avons démontré que le jeu cesse au Forum, dès que disparaissent les publicains.

Elles s’unirent entre elles, se syndiquèrent puissamment, en vue de leurs intérêts communs, de façon à former un nouvel ordre dans l’État, Novus Ordo ; et c’est ce qui fit leur puissance commerciale et politique. « Unde regnarent judiciariis legibus, nisi ex avaritia ? » « Avaritia », tel est le mot de Festus, qui est devenu le mot fatal de Montesquieu.

Auguste, qui ne voulait pas d’une pareille puissance à ses côtés, n’eut pas même à supprimer les compagnies, il n’eut qu’à arrêter le renouvellement des adjudications. Il n’y eut plus dès lors de sociétés par actions possibles, puisque l’État s’était réservé le droit de les constituer. Le règne des publicains était fini.

Alors commença l’empire, qui eut du moins la gloire de laisser le droit civil prendre son admirable développement ; mais sous la puissance politique duquel, tout dut fléchir et se soumettre.

Toutes les initiatives privées furent détruites dans leur germe. « Solitudinem faciunt, pacem appellant. » Ils firent la solitude et ils appelèrent cela la paix.

Voilà, dans ses grandes lignes, l’histoire de cette décadence politique ; on y voit les libertés publiques tombant par les excès de la spéculation cupide, et par le fait de grandes coalitions financières, sous le plus persistant et le plus honteux des despotismes.

L’empire romain s’achemina dès lors, lentement, vers sa dissolution, et le monde sembla menacé de retourner pour toujours à la barbarie.