Dans les démocraties de notre temps, les crimes abominables des publicains ne sont plus à craindre, du moins sous le couvert d’une légalité durable ; dix-neuf siècles de christianisme et de civilisation n’ont pas pu passer sur les générations, sans adoucir les mœurs et relever les âmes. Le mal de l’argent sera donc, sans doute, moins grave dans ses conséquences.
Mais par l’effet de ces progrès eux-mêmes, on a vu, de nos jours, s’élever une classe d’hommes innombrable, et forte par l’union, qui était restée dans l’ombre jusque-là.
L’abolition de l’esclavage, l’introduction de plus en plus effective de l’égalité dans les lois et les mœurs, et la facilité des relations lointaines, ont donné à la multitude des déshérités, une autorité indépendante qu’elle n’avait jamais eue nulle part dans l’histoire.
Ainsi un phénomène grave et nouveau s’est produit dans nos démocraties de formes diverses, et l’on y a vu le mal des passions avides, surgir avec les mêmes caractères au fond, et des moyens d’action analogues, en même temps, aux deux points extrêmes de l’organisme social, dans beaucoup d’États.
Qu’on nous permette quelques observations pratiques à ce sujet ; le caractère de notre étude nous y invite, et ce sera peut-être, le meilleur enseignement à chercher, dans ce livre d’histoire.
Assurément le pauvre a toujours subi avec amertume, ou dépit, ou colère, le spectacle des richesses et des joies du monde, surtout lorsqu’elles se sont étalées sans commisération auprès de son indigence et de ses douleurs.
Comment pourrait-il ne pas souffrir de ces inégalités du sort, la plupart du temps inexplicables à ses yeux, et particulièrement lorsque les espérances de l’au-delà viennent, elles-mêmes, à lui manquer.
A Rome la classe ouvrière, singulièrement réduite par les horreurs de l’esclavage, ne comptait pas, à la fin de la république. Elle n’était qu’une multitude avilie, dont les factions révolutionnaires exploitaient les besoins ou les vices, soit dans les votes des comices à vendre, soit dans les violences armées du Forum et de la rue ; et nous n’avons pas eu à en parler.
Mais les guerres affreuses des esclaves, les révoltes de la plèbe dans l’antiquité, les sanglantes Jacqueries du moyen âge, furent des explosions de ces haines contenues, certainement plus justifiées et plus violentes que celles de nos jours.
La force sociale avait eu bientôt raison de ces protestations impuissantes ; les incendies, les pillages, les meurtres sauvages, les crimes de toutes sortes qui les déshonoraient ne servaient guère qu’à aggraver les malheurs des vaincus ; et tout rentrait dans le silence.