Nous ne voudrions pas dire que ce fut là l’état général et permanent des classes ouvrières d’autrefois, surtout dans notre ancienne France. Les corporations, les confréries, les institutions charitables avaient, au contraire, rapproché, à certains égards, les diverses classes de la société laborieuse, et fait régner entre patrons et ouvriers, une harmonie que nous retrouverons difficilement sans doute. Seulement cela ne s’appliquait guère qu’aux industries des villes, et dans celles-ci, aux privilégiés qui jouissaient seuls des monopoles souvent inhumains que la loi protégeait.

Aujourd’hui d’ailleurs, le mal comme le bien, tout a changé d’aspect, de la base au sommet. L’association des intérêts et des passions est devenue le moyen de développement légitime, ou bien aussi, l’arme de guerre, pour les pauvres comme pour les riches.

Chez les riches, cela s’appelle les grandes compagnies anonymes, les vastes opérations industrielles, ou encore, à côté de syndicats de finances utiles aux grandes opérations d’État, les syndicats funestes, organisés sous le couvert d’une fausse légalité, pour l’accaparement des grains, des métaux, des valeurs de bourse, des objets de grande consommation, ou de tout autres choses, par lesquels des agioteurs insatiables se rendent maîtres des marchés d’une partie du monde.

Ils spéculent à coup sûr par leurs coalitions de capitaux, et sous l’inspiration de pensées, qui sont l’opposé des vertus civiques nécessaires dans les gouvernements libres. Ils s’enorgueillissent de leurs succès, au milieu de leurs richesses mal acquises, et ils se réjouissent quelquefois ouvertement des ruines qu’ils ont répandues autour d’eux ; à moins que des événements inattendus ne viennent les frapper, en flétrissant comme elles le méritent leurs combinaisons criminelles.

Ce sont là les publicains de notre temps, nous pourrions dire de notre fin de siècle ; car c’est surtout par la promptitude de l’électricité et de la vapeur qu’ils peuvent assurer l’efficacité et l’extension de leurs redoutables monopoles. C’est ainsi que les publicains de Rome, en réunissant leurs intérêts, étaient parvenus à gouverner l’État.

Quant aux pauvres, aux ouvriers de l’industrie spécialement, ils ont eux aussi l’arme de la coalition, avec les bourses du travail, les syndicats, les unions de syndicats comme moyens permanents ; mais c’est la coalition du nombre, surexcitée souvent par des besoins factices, par des manœuvres odieuses ou bien par la misère imméritée, la misère sans travail, de toutes la plus digne de compassion. Ils ont cette arme terrible de la grève, parfois coupable et sanglante, et même quand elle est légitime, inévitablement nuisible à tous les intérêts matériels et moraux, toujours périlleuse pour l’ordre public ; la grève, c’est-à-dire la ruine en perspective pour le patron, et pour l’ouvrier misérable, peut-être la faim mauvaise conseillère et le désespoir des derniers dénuements.

C’est ainsi que surtout chez les peuples les plus avancés et les plus libres, deux armées s’organisent autour de nous pour la lutte, et menacent, en se mettant de pair, pour ainsi dire, d’enserrer dans leurs étreintes la société qui n’en peut mais.

Quoique cela s’explique très bien, il est digne de remarque, en effet, que c’est dans les pays de liberté politique où le mouvement financier s’est le plus activement développé, que, par une sorte de mouvement symétrique et simultané, l’organisation des coalitions ouvrières s’est aussi le plus fermement établie, et le plus vigoureusement disciplinée.

Ainsi, c’est dans la libre et industrieuse Amérique des Yankees, que se sont édifiées, depuis un demi-siècle, les plus colossales fortunes qui, peut-être, aient jamais été amassées par les mêmes mains ; c’est le pays où l’argent est roi, où est pratiqué le culte du dieu dollar, où dans un certain monde, on estime un homme, non d’après sa valeur intellectuelle ou morale, mais d’après ce qu’il a su gagner, ou ce qu’il saura probablement gagner encore ; or c’est en Amérique, aussi, aux États-Unis, que se sont développées ces associations ouvrières et ces fédérations d’associations qui pénètrent dans les classes agricoles, se multiplient à l’infini, et étendent leur influence jusque sur le sol de l’antique Europe, étonnée de leur discipline, de leur sang-froid et de leur audace. Elles pourraient devenir un péril effroyable pour la sécurité du monde entier, si leur direction, pour les chevaliers du travail, notamment, et pour les fédérations, passaient des mains avisées qui en sont encore maîtresses, dans celles des agitateurs cosmopolites qui voudraient les exploiter.

De même, dans notre ancien monde, c’est sur le sol de l’Angleterre, c’est-à-dire sur la terre classique de la liberté individuelle et des constitutions politiques soutenues par les mœurs[610], que ces mêmes phénomènes de correspondance effective, dans l’organisation des classes opposées, se présentent avec le plus d’énergie.