[610] Voy. à ce sujet Beudant, Le droit individuel et l’État, ch. III, § 2, p. 121 et suiv. Paris, Rousseau, 1891.

Ici, la vieille aristocratie terrienne n’a pas dédaigné de mêler ses richesses au mouvement nouveau des affaires, à cette passion mercantile qui couvre l’univers de valeurs anglaises, de trafiquants et de vaisseaux, et qui exerce sur la politique internationale de Londres, une influence semblable à celle qui dirigeait les guerres de Rome sur les divers rivages de la méditerranée, au gré des publicains et en vue de leurs intérêts financiers.

Or, là aussi, plus qu’en nul autre pays d’Europe, s’organise le mouvement ouvrier. Les associations, les trade unions s’y comptent par milliers, leurs adhérents par centaines de mille, et leurs ressources par millions. C’est le pays originaire et préféré des grandes unions et des grèves. Et l’on y voit, en outre, à côté de cette classe laborieuse, le paupérisme vicieux, avili, avec toutes les horreurs de la misère sordide, à Londres notamment, où il faut pactiser avec cette monstruosité, qui se dresse parfois comme un effrayant péril. Ici encore, associations contre associations ; ce sont les coalitions de l’opulence, qui semblent appeler au combat celles de la pauvreté.

Dans les rapports des peuples, l’action des manieurs d’argent ne laisse pas non plus de se faire sentir de la même manière. Non seulement les grands syndicats accapareurs ne connaissent plus de frontières, et embrassent au besoin plusieurs États, mais il existe telles familles richissimes, nous pourrions dire telles tribus, qui étendent le puissant réseau de leur domination financière sur toutes les capitales de notre vieux continent. Elles tiennent les nations dans une sorte d’équilibre européen, plus ferme pour elles, que ne le fut jamais celui dont la politique s’inquiète vainement depuis des siècles.

Mais en même temps, les travailleurs manifestent puissamment aussi leur œuvre internationale, par les associations et les congrès réitérés ; en sorte qu’une émotion ouvrière ne peut plus se produire sur un point, quelque modeste qu’il soit, du régime industriel, sans que le contre-coup de ce choc s’étende au loin dans le monde des travailleurs, comme les vibrations de l’onde à la surface des eaux profondes qu’on a troublées.

Tout ce mal est d’une réalité si pratique et si incontestable, que, dans sa belle encyclique, celui qui représente l’autorité religieuse la plus puissante du monde moderne, par le nombre de ses fidèles et par la doctrine, le pape Léon XIII est revenu trois fois sur ce double péril de la cupidité, sous ses formes dominantes : « C’est d’une part », dit la lettre pontificale, « la toute-puissance dans l’opulence : une fraction qui, maîtresse absolue de l’industrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer en elle toutes les sources ; fraction qui, d’ailleurs, tient en sa main plus d’un ressort de l’administration publique. De l’autre, la faiblesse dans l’indigence : une multitude l’âme ulcérée, toujours prête au désordre. »

Il résulte de cet état des choses, que si la liberté politique se développe dans le monde actuel, on se demande avec inquiétude où sont le désintéressement et les vertus civiques qui en doivent être les régulateurs nécessaires.

Puissions-nous, du moins, ne pas être arrivés à ce moment funeste « où l’ambition pénètre dans les cœurs qui peuvent la recevoir et où l’avarice entre dans tous. »

Nous ne ferons pas à notre temps l’injure de penser qu’il en soit encore ainsi.

De hautes et saines traditions restent, grâce à Dieu, dans le cœur des peuples pour les préserver d’un pareil malheur : et nos publicains n’auront jamais entre leurs mains, comme les publicains de Rome, tout à la fois, la justice, les finances, les élections aux grandes charges et la confection des lois. Ils ne trouveraient pas aujourd’hui une nation civilisée pour excuser leurs crimes et pour en partager les profits.