L’État prit des mesures financières, signalées par les auteurs qui se sont occupés de l’histoire économique de Rome. On empêchait l’argent de se porter sur un point donné, ou bien de sortir d’Italie ; on s’efforçait de favoriser les prêts faits à Rome et de donner à la capitale des avantages sur la province. On s’occupait spécialement des juifs bien connus partout, et particulièrement en Italie, par leurs affaires d’argent.
Le crédit public recevait de brusques secousses, au Forum et dans les basiliques, par suite des événements, même les plus lointains. On le sait, de tout temps, la prospérité des finances a directement dépendu de la politique, parce qu’il n’y a pas de crédit possible s’il n’y a pas de sécurité dans l’État. « Faites-moi de la bonne politique, et je vous ferai de bonnes finances », disait un habile ministre, aux Chambres françaises. Ce fut fréquemment la donnée de Cicéron et des autres hommes politiques de Rome, devant le Sénat, chargé d’équilibrer le budget et de diriger la politique extérieure[59]. En réalité, c’étaient les préoccupations pécuniaires qui dominaient tout, la direction des guerres, comme les actes de la paix.
[59] Cicéron, Pro lege Manilia très spécialement.
La richesse était entrée à Rome par d’autres mains que celles des spéculateurs. Les généraux et les proconsuls faisaient de scandaleuses fortunes aux dépens des provinciaux, et l’argent qu’ils rapportaient de leurs déprédations jouait aussi son rôle dans la politique pratique du Forum. Quelles que soient, en effet, les sources qui l’ont amené, c’est par lui qu’on arrive aux fonctions publiques et aux honneurs. On ne le dissimule pas, les votes sont à vendre[60]. Il y a sur le Forum des boutiques, où le prix d’achat est affiché. Vainement on édicte, en 595-159, une loi qui punit les acheteurs de voix, et ensuite d’autres lois pour punir les concussionnaires. Les suffrages continuent à se vendre, et, dans les hautes fonctions, ce que l’on voit comme rémunération des peines prises et des dépenses parfois colossales de l’élection, c’est l’exploitation, en perspective, d’une province, pour la désignation de laquelle on saura se rendre le sort favorable[61]. Les soldats eux-mêmes promettaient, à prix d’argent, le triomphe à leurs généraux, comme plus tard ils leur vendront l’empire[62].
[60] Voy. La corruption électorale chez les Romains, par É. Labatut, vice-président au tribunal civil de Toulouse. Thorin, éditeur, Paris. Cicéron parle de dix paniers d’argent apportés par Verrès, de Sicile à destination des électeurs des comices. Verr., I, VIII.
[61] Voy. Duruy, Hist. des Romains, t. II, p. 73 et suiv.
[62] Voy. notamment Mommsen, Hist. rom., t. IV, p. 86, qui rapporte que Lucius Paulus, le vainqueur de Pydna, faillit se voir refuser le triomphe, pour n’avoir pas assez tôt accordé à ses soldats ce qu’ils lui demandaient.
« On pilla les provinces pour acheter les comices, on acheta les comices pour piller les provinces ; la République se trouva ainsi engagée dans un cercle sans issue, jusqu’à ce qu’elle tombât épuisée entre les mains d’Auguste…[63] »
[63] E. Laboulaye, Lois criminelles des Romains, p. 164.
Les candidats aux grandes charges empruntaient, s’ils n’étaient pas déjà immensément riches, pour pouvoir suffire aux frais de leurs élections, et lorsque leur avenir politique paraissait assuré, ils trouvaient très facilement du crédit. On savait que les bénéfices du proconsulat les rendraient aisément solvables et peut-être même les porteraient à témoigner une généreuse reconnaissance, au moment du retour.