Jugurtha, le roi numide, s’était écrié en quittant Rome : « O ville vénale, et qui périra bientôt si elle trouve un acheteur[74] ! » Il avait prophétisé juste. La démagogie n’eut bientôt plus pour mobile que la violence et la cupidité. Trois siècles après, par une sorte de retour vers le passé, les soldats mettaient l’autorité impériale elle-même à l’encan, et trouvaient des acquéreurs solvables.
[74] « O urbem venalem ! et mature perituram, si emptorem invenerit » (Sall., Jugurtha, 35).
Section IV.
La religion, les beaux-arts, la vie privée et le luxe des chevaliers.
Tout s’enchaîne dans les mœurs et dans les lois des grands peuples. Les Romains des premiers temps, instinctivement utilitaires, avaient tout fait, d’abord, en vue de la puissance de leur race ; la religion avait dû naturellement se prêter à ces tendances habilement patriotiques de la cité encore barbare.
« Je trouve cette différence entre les législateurs romains et ceux des autres races », dit Montesquieu, « que les premiers firent la religion pour l’État et les autres l’État pour la religion[75]. » Cela est parfaitement vrai, sinon dans les détails extérieurs du culte, du moins, dans l’esprit général qui en dominait toujours les pratiques incessantes.
[75] Montesquieu, Dissertation sur la politique des Romains dans la religion.
M. Gaston Boissier, qui n’admet certainement pas la donnée historique de Montesquieu d’une manière absolue, puisqu’il indique très savamment les origines italiennes et grecques des croyances romaines, affirme cependant que : « jamais peuple n’a été préoccupé autant que les Romains de l’importance et des droits de l’État : ils lui ont tout sacrifié », dit-il, « leurs vieilles habitudes et leurs sentiments les plus chers. » Plus loin, il ajoute : « La religion des Romains devait sembler aux Grecs la création la plus originale d’un peuple pratique et sensé, qui avait réussi à discipliner toutes les forces de l’homme, même les plus déréglées et les plus rebelles, et à les tourner vers un but unique, la grandeur de l’État[76]. »
[76] La religion romaine d’Auguste aux Antonins, I, p. 11 et 34, introduction, ch. 1er. Polybe, VI, 56.
Il ne faut donc pas s’étonner que la religion ait changé de caractère à Rome, non seulement sous l’influence des mœurs privées, mais encore par l’effet de la politique ; elle s’effaça presque complètement, lorsque le patriotisme traditionnel fut remplacé dans les âmes, par l’ambition personnelle et la soif de l’or.
En harmonie avec la pensée dominante, la religion romaine, à l’exemple des mœurs et des lois, avait, dès ses origines, placé la richesse à peu près au-dessus de tout, en ce monde. Plaute disait : « Quand on est aimé des dieux, on fait toujours de bons profits », et M. Boissier conclut avec raison que dans cette religion, « ce n’est pas, comme dans le christianisme, le pauvre qui est l’élu du Seigneur, c’est le riche[77]. »