[77] G. Boissier, Religion romaine, t. I, p. 22, introd., ch. 1er. Plaute, Curculio, IV, 2, 45.
La richesse finit logiquement par l’emporter sur le terrain religieux, comme sur tous les autres. On lui avait donné partout le premier rang ; elle arriva à tout asservir.
Les cérémonies du culte étaient devenues, à la fin de la république, à peu près uniquement le luxe des fêtes officielles, ou le passe-temps des classes aristocratiques et riches, qui n’aimaient à faire revivre les mœurs anciennes, que pour se parer de leurs souvenirs. L’indifférence absolue pour les pratiques religieuses avait envahi cette société travaillée par le scepticisme philosophique, ou rabaissée par l’entraînement des passions[78]. On laissait les édifices sacrés se dégrader dans l’abandon. Auguste, qui voulait rétablir les anciennes croyances, dut dépenser de nombreux millions pour la restauration de quatre-vingt-deux temples consacrés aux dieux et aux déesses, à Rome seulement. Quelques-uns de ces beaux édifices commençaient à tomber en ruine[79]. Par la volonté des empereurs, le paganisme reprit, en effet, quelque vogue pendant les deux premiers siècles, comme si les sentiments religieux devaient naturellement reparaître, au moment même où le règne de l’argent venait de toucher à sa fin.
[78] Eod., p. 51, 60 et 70, introd., ch. II.
[79] Inscript. d’Ancyre. Mommsen, Res gestæ divi Augusti, p. 60. G. Boissier, Religion romaine, t. I, p. 84 et 85, livre 1er, ch. 1er. Marquardt, Le Culte chez les Romains, 3e période, traduction de notre cher et savant collègue M. Brissaud, t. I, p. 86. Paris, Thorin, éditeur, 1890.
Ce qui était resté des anciens rites était devenu, dès les débuts de l’influence grecque, très sensualiste, et même, en certaines circonstances, choquant jusqu’à l’obscénité ; tout répondait au culte effréné du plaisir et de la matière qui le procure.
Et comme les arts sont le reflet exact, non seulement des goûts, mais aussi des tendances humaines, ils suivirent la même voie. Le goût moderne ne s’y est pas trompé. Si l’on veut, de nos jours, construire une bourse ou une maison de banque, on ne songe pas, assurément, à y commettre les doux charmes de l’ogive gothique ; on fait instinctivement, de l’édifice, un temple grec ou romain.
Par une transformation que le temps et les événements ont produite à bien d’autres égards, quelques églises de la Rome contemporaine ont conservé le nom, d’origine grecque, des basiliques, et leurs formes architecturales. Le culte catholique ne nous semble pas répondre à ces ordonnances rectilignes et à ces harmonies plastiques, belles assurément, mais privées des pénombres graves et mystérieuses des cathédrales du moyen âge, et des plus belles églises de la Renaissance. La basilique ancienne représentait bien ce qu’elle devait être : la continuation du Forum, où l’on parlait d’affaires et de plaisir.
Les statues de bronze et de marbre, les belles colonnades, les monuments somptueux se multiplièrent indéfiniment dans les quartiers riches de Rome. Si l’on en croit les restitutions que nous en ont faites les archéologues et les artistes, le Forum, à l’avènement d’Auguste, devait présenter dans son ensemble, un amas de temples, de basiliques, de riches statues, de superbes portiques, disposés sans beaucoup d’ordre. Tout cela fait penser au luxe dispendieux, mais voyant et parfois indiscret, des gens trop vite enrichis.
« Les Romains eurent des arts », dit M. Viollet le Duc, « parce qu’ils comprenaient que les arts doivent exister dans tout État civilisé ; c’était une affaire de convenance, non de conviction comme chez les Grecs et les Égyptiens… Voilà pourquoi, quand ils en usèrent, ils le firent souvent sans mesure… Quant à lui, le Romain ne demande qu’une chose, c’est que son œuvre soit romaine, qu’elle soit un signe de grandeur et de puissance[80]. »