Si on pouvait exactement évaluer chacun de ces biens, on devrait compter déjà sûrement par millions. Les quelques maisons ou villas au sujet desquelles nous avons pu donner des chiffres certains, en représentent, à elles seules, au moins trois ou quatre. La valeur totale des autres s’élevait beaucoup plus haut. Or, pendant toute la période de son existence que nous étudions, on peut affirmer que Cicéron n’a guère modifié sa fortune immobilière, que pour l’accroître. Les détails abondent dans la correspondance, à ce sujet, et ils ont été soigneusement relevés par les historiens contemporains, en France et en Allemagne. Nos renseignements sont donc, jusqu’ici, parfaitement authentiques.

Passons aux meubles et aux dépenses de luxe, de fantaisie ou d’ambition politique. Ici, les chiffres vont monter sensiblement, sur le dernier point surtout : les dépenses d’ambition politique. Rien, de notre temps, ne peut nous en donner une idée, même approximative, malgré les surprises qu’amène avec lui parfois, notre suffrage universel, à cet égard.

Cicéron fut sans cesse ou avocat ou homme politique, quelquefois les deux en même temps, mais il fut aussi, artiste et amateur par accès. Il avait acheté, à certaines époques, de nombreux et remarquables objets d’art pour orner ses principales villas. En 687-67, notamment, il ne mettait aucune mesure à ses fantaisies. Il écrivait à Atticus, en Grèce, de lui envoyer des statues de marbre et de bronze, des objets précieux de toute espèce, le plus qu’il pourrait et le plus vite possible. « Et signa et cetera quam plurimum quam primumque mittas[97]. » Voilà ma passion, ajoutait-il. Lentulus m’offre ses vaisseaux pour le transport, et tu peux avoir confiance en ma bourse. « Arcæ nostræ confidito. » On pouvait aller très loin dans cette voie dispendieuse. Le mandat était pressant, et n’avait pas de limite. Mais, en ce moment-là, c’était l’amateur opulent qui ne comptait pas, et payait.

[97] Ad. att., I, 4, 8 et 9 (687-67).

En 699-55, il faisait venir encore des statues ; cette fois il en commandait avec plus de réserve. Il venait « d’ajouter des exhèdres à son joli portique de Tusculum » ; alors, c’était la peinture qui lui plaisait surtout, pour orner ses demeures[98]. Pline parle d’une table de citre ou thuya, que Cicéron avait payée un million de sesterces (200,000 francs). C’était la première qu’on eût vue à Rome[99]. On peut avoir par là une idée du reste.

[98] Ad. fam., VII, 23 (695-55).

[99] Pline, Hist. Nat., XIII, 15.

D’autre part, et ceci même est à noter, plusieurs de ses lettres familières témoignent hautement qu’il aimait aussi les plaisirs des grands repas, du moins dans les dernières années brillantes de sa vie à Rome. Il les goûtait à la fois en causeur spirituel et en gourmet raffiné[100].

[100] Dans les premières années de sa vie publique, il avait, paraît-il, l’estomac délicat, et redoutait les repas copieux, mais il en fut différemment plus tard ; plusieurs lettres à ses amis l’indiquent, pendant ses périodes de prospérité, depuis la fin du septième siècle surtout. Cic., Ad fam., VII, 26 ; IX, 15, 24, 26.

Or, nous savons quel luxe y déployait, parfois follement, le grand monde de Rome. La vaisselle d’or et d’argent ciselé, les animaux et les poissons les plus chers ou les plus rares, les musiciens, les danseurs et les beaux esclaves de tous les pays, en faisaient ordinairement les frais. C’était, entre amphitryons, une rivalité dans les raffinements, au sujet de laquelle les perles fondues dans un acide et mêlées à la nourriture, restent comme un trait caractéristique, parmi les souvenirs classiques de chacun de nous.