Deux ans après, la baisse semble être revenue. Au mois de février de l’an 700-54, il raconte à Atticus qu’il vient d’écrire à César, pour plaisanter sur leur situation financière à l’un et à l’autre, assez peu brillante, paraît-il, en ce moment. Mais à peine sept mois se passent, et voilà qu’en octobre de la même année, il fait une confidence très inattendue à ce même Atticus : il lui apprend d’un ton très dégagé et incidemment, en finissant une très longue lettre, que deux amis de César, lui-même et Oppius, « me dico et Oppium », viennent de dépenser douze millions de francs, soixante millions de sesterces pour agrandir une basilique du Forum, dont l’aspect lui plaisait beaucoup. Il craint les admonestations affectueuses d’Atticus, et comme il ne veut pas recevoir d’observations dans la réponse à cette surprenante missive, il écrit à son ami : « Je te permets d’être écrasé de cette nouvelle : dirumparis licet…, mais les propriétaires du terrain n’ont pas voulu traiter à meilleur marché. Ce sera magnifique. Efficiemus rem gloriosissimam[108]. » On ne sait pas ce que répondit Atticus.

[108] Toutes les éditions de Cicéron que nous avons consultées, et toutes les traductions sont d’accord sur ce chiffre énorme : Sexcenties, HS, soixante millions de sesterces. Contempsimus Sexcenties, HS. — Ad attic., IV, 16, édit. Nisard, lettre 155, t. V, p. 160. — Le Clerc, t. XVIII, p. 443. — Édit. Panckoucke, t. XIX, trad. de Golbery, lettre 149. — Tyrrel, The correspondence of Tullius Cicero, vol. II. — Billerbeck, Lettres annotées, t. I, p. 513. Et cela ne l’empêchait pas de songer peu après à offrir un portique, προπύλαιον, à l’académie d’Athènes, Ad att., VI, 1.

Il dut être fort étonné, dans tous les cas, lui, le confident des inquiétudes de la veille. Cicéron devait bien donner au moins la moitié de la somme, puisqu’il insistait sur son nom, me dico ; et s’il donnait, après une période de gêne, six millions au peuple, il devait bien en garder au moins autant pour lui-même. C’étaient donc, probablement, douze ou quatorze millions qui lui étaient arrivés assez vite, dans le temps qui sépare le mois de février du mois d’octobre. Douze ou quatorze millions inopinément acquis en quelques mois ! il s’était produit évidemment de bonnes aubaines[109].

[109] Dans le courant de cette année 700-54, il ne plaida pas une seule fois, ou du moins, pas une de ses plaidoiries n’est mentionnée ; il ne prononça qu’un discours au sénat sur les dettes de Milon, mais il fut nommé augure. V. Le Clerc, t. I, Tableau chronol. de la vie de Cicéron (700-54).

Au fond, cette dépense soudaine n’était pas tout à fait désintéressée, il y avait sûrement une arrière-pensée d’ambition, dans cette largesse vraiment royale. Bientôt après, en effet, en 704-50, on voit l’illustre citoyen se préparer à des sacrifices du même genre, mais bien plus rudes encore pour sa caisse, et dont cette fois le but direct est déclaré.

La pensée qu’il avait été proclamé Imperator par ses soldats en Cilicie le poursuivait ; il voulait, comme d’autres généraux victorieux, goûter les joies de la gloire militaire ; il voulait obtenir les honneurs du triomphe, dans ces rues, sur ces places, au milieu de ces masses du peuple encore tout animées des souvenirs de son éloquence. Les lauriers de la tribune et de la barre ne lui suffisaient plus.

En conséquence, il s’agite, se démène, pour obtenir cette consécration solennelle de succès guerriers, qui avaient en effet, besoin sans doute d’être consacrés ; mais surtout il se prépare à subvenir aux dépenses fastueuses de cette solennité triomphale. Il annonce à Atticus qu’il a donné l’ordre à Terentia, de verser entre ses mains les sommes nécessaires pour les préparatifs du triomphe espéré : « Me quidquid possem nummorum ad apparatum sperati triumphi ad te redacturum[110]. » Il est probable que cela fut fait.

[110] Ad attic., VII, 1 ; 704-50.

On fut intraitable, à la vérité, pour les prétentions militaires du grand orateur. Le triomphe ne fut pas accordé. Mais ce que nous voulons relever ici, c’est que sans avoir rien rapporté de sa province, comme les autres généraux qui obtenaient le même honneur, et après la donation d’octobre 54, il se sentait cependant de force à supporter les énormes dépenses de la fête publique à laquelle il devait contribuer pour une large part.

C’était encore un de ses moments de grande opulence, un mouvement de hausse très prononcé dans l’état de ses fonds. Cela ne devait pas durer.