Bien peu après avoir ainsi traité somptueusement toutes choses, et bien que les dépenses prévues n’eussent pas été faites, le pauvre grand homme retombait, en effet, en proie à ses inquiétudes financières, et recommençait à se plaindre dans ses lettres aux parents et aux amis.
Mais qu’on se rassure, la fortune ne tarde pas à se montrer de nouveau clémente, car ses fantaisies coûteuses reparaissent, s’aggravent même, et il ne sait pas plus y résister, au moment de toucher à la soixantaine, que dans les années de la jeunesse[111].
[111] Il faut observer, d’ailleurs, pour être tout à fait exact, que ses plaintes coïncident quelquefois, avec des dépenses de fantaisie qu’on a peine à comprendre, en un pareil état. C’est ce qu’il faisait notamment pour le domaine de Phamea et pour la villa de Frusino, en mars 607-47. Pendant qu’il affirmait n’avoir plus de quoi tenir son train de maison à Brindes, et ne plus pouvoir conserver ses licteurs d’Imperator et sa valetaille, il donnait l’ordre de reprendre cette dernière villa qu’il avait vendue fort cher avec pacte de rachat, quelque temps avant. Voir F. Antoine, La famille de Cicéron : Terentia, p. 20 et 23, loc. cit. Cicéron, Ad attic., XII, 18, 36, 43.
En 709-43, ce sont des jardins qu’il lui faut dans Rome. Il ne peut plus profiter des jardins charmants de son ancien gendre Crassipès ; il lui en faut d’autres, pour s’isoler dans sa tristesse, et aussi en vue de l’avenir, pour ces années de la vieillesse, dont il avait si éloquemment parlé dans son traité. Le voilà donc écrivant avec insistance et à plusieurs reprises à Atticus, qu’il lui faut des jardins sans tarder, lui donnant l’ordre d’acheter à tout prix ceux qui sont à vendre, fussent-ils les plus beaux de Rome ; et l’on sait ce que coûtaient, aux Romains de ce temps, ces magnifiques séjours de luxe, théâtres de leurs fêtes et de leurs plaisirs. « Ne te préoccupe pas du prix, lui dit-il. Nec tamen ista pretia hortorum pertimueris… Quanti quanti, bene emitur quod necesse est[112]. » Coûte que coûte, il faut acheter ce qui nous est nécessaire. En ce moment-là, Cicéron avait dans sa caisse, en espèces, 120,000 francs, 600,000 sesterces, qui auraient servi, sans doute, à payer un premier acompte.
[112] Ad attic., XII, 23 ; mars 709.
Après la mort de sa fille bien-aimée Tullie, c’est-à-dire vers la même époque, ses fantaisies changent de caractère, mais elles peuvent devenir encore plus désastreuses pour sa bourse, s’il n’a pas de puissants moyens à sa disposition. Il est dans la désolation, il faut qu’il associe le monde entier et la postérité elle-même à sa douleur paternelle ; douleur très sincère du reste et très touchante, quoique très expansive, comme tous ses grands sentiments et ses impressions incessantes de toutes natures.
Il ne renonce pas à ses jardins, bien au contraire, mais il a un autre désir, désir sacré cette fois : « Me majore religione obstrictum puto. »
Pour sa fille chérie, dit-il, un tombeau ne saurait suffire, il faut lui construire un temple. « Fanum fieri volo[113]. » Pas un édicule ou une simple chapelle, mais un temple qui lui assure la « religion de la postérité. » Les règlements fixent la dimension des tombeaux, cela ne peut lui convenir, c’est, comme il le dit, une apothéose qu’il veut faire, ἀποθέωσιν. C’est une folie, une extravagance, il le sait bien, error, ineptiæ, stultitia, τῦφος, mais peu importe, il faut commencer tout de suite[114].
[113] Ad attic., XII, 17, 36, 43. — F. Antoine, loc. cit. : Tullia, p. 31.
[114] Ad attic., XII, 36, avril 709 : « Fanum fieri volo… sepulchri similitudinem effugio, non tam propter pœnam legis studeo, quam ut maxime assequar ἀποθέωσιν… ut posteritas habeat religionem. »