« On voit que Cicéron prétendait rendre à sa fille », dit le savant abbé Mongault, « les mêmes honneurs que l’on rendait à Bacchus, à Hercule… et qu’ainsi, ce Fanum qu’il voulait lui bâtir était un véritable temple… Il avait chargé Atticus de faire marché pour des colonnes de marbre de Chio, qui était un des plus beaux marbres de la Grèce ; par là on peut juger qu’il se proposait de faire un monument magnifique[115]. »
[115] Hist. de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t. I, p. 678 et 684. Mémoire sur le Fanum de Tullia, par l’abbé Mongault, membre de l’Académie. Cic., Ad att., XII, 1, 9.
Ce n’est pas tout encore. « Dans ce temps si fécond en talents », écrit-il toujours à Atticus, « je veux, autant que je le pourrai, consacrer la chère mémoire de ma fille bien-aimée par tous les genres de monuments. Je ferai donc appel aux écrivains les plus éminents de la Grèce et de l’Italie pour la célébrer dans leurs œuvres, et cependant, hélas ! tout cela n’apportera peut-être qu’une aggravation à ma douleur[116]. »
[116] Ad attic., XII, 18.
C’est là surtout, dans cet appel fait aux grands talents, à tous les lettrés en renom du siècle, et, plus encore, dans la construction de ce temple édifié pour la postérité, qu’il aurait fallu verser les sesterces à flots. Or, certainement, Cicéron n’aurait pas plus songé, cette fois que les autres, à entreprendre ces manifestations extraordinaires de son chagrin, s’il n’avait pas été en mesure de suffire aux frais, car il est avéré qu’il s’est toujours mis en règle avec tout le monde.
Les épreuves politiques et ensuite la mort l’empêchèrent, sans doute, de réaliser ces somptuosités suprêmes.
Dans les derniers temps de sa vie, en finance comme en politique, la chance avait dû tourner pour cet homme, qui semble avoir servi de jouet à la fortune. La force de caractère indispensable pour dominer les tourmentes de la démagogie militaire et en tirer profit lui faisait défaut. Il fut meurtri et emporté par un courant trop violent pour son tempérament d’artiste. Il dut s’appauvrir aussi, car il épousa, un an avant sa mort, à soixante-trois ans, une toute jeune fille fort riche, dont il venait d’être le tuteur et dont les biens étaient encore entre ses mains ; on dit qu’il fit cette dernière folie, surtout pour payer des dettes devenues trop pressantes.
Nature honnête et bien intentionnée, il devait, par l’effet des troubles du temps, commettre des fautes, provoquer même des haines violentes autour de lui ; il dut se sentir accablé de tous les genres de tristesses, avant de mourir sous les poignards de ses ennemis.
Il avait fait, à une certaine époque, de nombreuses affaires avec un homme qui, sous ce rapport comme sous bien d’autres, devait le laisser fort en arrière, avec Jules César, dont il était tantôt créancier et tantôt débiteur. Il était en comptes avec lui, et l’on sait avec quel sans façon César traita, toute sa vie, les affaires d’argent. Peut-être la politique était pour quelque chose encore, dans ce va-et-vient de finances entre ces deux hommes illustres. Chez César, c’était le désordre et les folles prodigalités en permanence ; pour celui-ci, les millions se comptaient par dizaines, et, à certains moments, les créanciers par centaines. Les relations d’argent avec un pareil personnage ne devaient pas être exemptes de danger, en devenant fréquentes : avant son arrivée à la toute-puissance, il était hasardeux de traiter avec un financier de ce genre.
On ne dit pas que Cicéron y ait gagné quelque chose, on ne dit pas non plus qu’il y ait perdu. De ce côté, la politique devait tourner plus mal encore pour l’orateur, que les questions d’argent[117].