À partir d'ici, Mire commence à s'habiller. Baptiste commence à réfléchir. Comment il se fait que Mire s'habille devant lui, la camériste seule se le demande. J'ai bien d'autres chats à fouetter.

Baptiste (Il réfléchit):

La merveille de notre vie, c'est précisément que rien n'a l'importance que nous lui accordons. Je ne puis envisager aucun événement avec terreur. Me voici une fois de plus arrivé au bout d'une méditation aussi vaine que les précédentes. Cela aura bien duré six mois. Rien ne paraît plus possible mais il y aura forcément autre chose parce qu'il y a toujours eu autre chose. Le jeu consiste à atteindre sa limite dans toutes les directions avant de mourir. Tout me soit occasion de m'étendre, je ne veux pas d'autre utilité au monde ni aux gens. Ils sont l'épisode, l'anecdote et ne valent qu'autant qu'ils concourent au principal objet du livre. Anicet, Mire, d'autres, V*** par exemple, tout cela diminue déjà derrière moi. La seule chose qui agisse encore fortement sur moi c'est la saison, insinuante et torride, pareille au café. Au-dessus de tout, il y a cette joie de ne plus rien trouver en moi si je ferme les yeux. Rien. Je suis vide. Au dehors rien n'accroche plus ma vue. Tous les spectacles, si beaux autrefois qu'il fallait s'arrêter et s'appuyer aux murs, me laissent indifférent. Si je vois un magasin ou un viaduc, je dis: c'est un magasin, ou: c'est un viaduc. Ou bien encore je me contente de penser: Magasin, viaduc. Ou plutôt je passe sans voir et je regarde, et je ne vois qu'un viaduc ou un magasin. Il n'y a là rien d'extraordinaire. Je suis le maître, simplement. Je songe à celui qui disait: «Qu'importe, puisque c'est toujours moi qui suis moi?» Nous devons avoir le même regard. Le principe d'identité est bien le plus beau bilboquet que je connaisse. Un jour ou l'autre ma tête retombera à côté du manche. On verra bien. Ce qui conduit au suicide (je reconstruis mon excellent ami Harry James) c'est la volonté ou le désir de tirer son épingle du jeu. Moi, je ne veux rien. On verra bien. Le désespoir ne prouve rien, il suppose l'espoir et c'est tout. Je ne nie pas la souffrance, je la constate, mais je m'y trouve comme un poisson dans l'eau. Si à tout autre passe-temps, je préfère les seins des femmes, c'est que ce sablier transversal constitue bien le plus dangereux des oreillers. Après tout, il me reste encore le mariage. On complique à souhait l'existence avec ce boulet auquel le prisonnier ne cesse de mentir. Les liens les plus absurdes me tentent parfois dans la certitude où je me sens qu'ils ne me pèseront jamais autant que la pression atmosphérique. Pour la seconde, le plus sain serait de faire un tour en province, de disparaître un peu quelque part, au Café du Commerce. Faire peau neuve, que les reptiles ont de la chance! Je n'en ai pas moins qu'eux.»

Baptiste entra dans le petit Biard voisin de Saint-Philippe: «Garçon, une fine et de quoi écrire!»

Monsieur Pol glissa. Sur le sous-main de toile cirée noire il y avait en or une mappemonde et un encrier. Baptiste Ajamais prit une feuille, une enveloppe jaune, puis, s'étant appuyé sur le buvard-réclame, il écrivit de la main gauche avec application:

MONSIEUR LE PROCUREUR DE LA RÉPUBLIQUE.


[CHAPITRE QUINZIÈME]

LE CAFÉ DU COMMERCE A COMMERCY

«D'un sens, dit le garçon, ça pouvait mieux tourner, mais d'un autre, quel soulagement pour toute la ville. Un ivrogne, un fainéant. Et ça ne se respectait même pas, Monsieur le Notaire. Il tenait sur son compte des propos que j'en avais honte pour lui des fois et que je lui disais: Allons, Monsieur Malitorne, vous exagérez, pour sûr, vous exagérez. Plutôt que de finir à l'hospice, autant qu'il soit mort comme ça. D'un sens...