S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,

Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté!

Il est juste que vous ajoutez n’entendre parler que de «l’amour vrai». Vous me ferez bien plaisir en me disant quel est l’autre? L’amour dont on souffre, l’amour dont on meurt est-il vrai? Croyez-vous que l’amour d’Antoine pour Cléopâtre, celui de Des Grieux pour Manon—car les personnages de l’histoire et du roman sont pareils devant la synthèse passionnelle—fussent des amours vrais? Il ne me semble pas qu’ils aient eu précisément pour fondement l’estime. Vous me reprochez aussi visiblement «d’envisager» le Beau toujours «par le même côté». C’est qu’en amour le Beau, comme le Vrai, ne me semble sujet à aucune méprise. Il est ou il n’est pas. Je vous concéderai qu’il peut être quelquefois dans la physionomie autant que dans la régularité des traits. Mais c’est seulement pour quelques élus. Et puis cette physionomie elle-même, que vous considérez comme un fidèle miroir de l’Ame, peut être menteuse. Je tiens donc que le plus sûr est l’harmonie plastique des formes et du visage, la splendeur des chairs, l’opulence des cheveux, le beau dessin des lèvres et de la gorge, toutes choses qui ne sont pas sujettes à mentir. Le regard et le sourire peuvent être imposteurs, non pas la couleur des yeux et la courbe de la bouche.

Mais il est entendu que vous cherchez, pour aimer, au delà de la Beauté. Je vous trouve difficile et je me demande où vous trouvez cet au-delà. Car la Beauté me semble le dernier mot, la suprême raison de tout ce qui existe. Ce qu’il vous faut, c’est «le cœur».

Voilà le mot qui m’inquiète. En amour je n’en vois pas d’autre définition que celle que je vous donnais tout à l’heure. Le «cœur», c’est par quoi l’on souffre. Or, le choix en nous, de cette souffrance divine, n’est pas libre et nous n’avons pas à en approfondir les fatalités. Que vous feriez étroite et mesquine la grande loi passionnelle qui régit l’humanité, depuis l’origine des âmes, en la restreignant à des sélections volontaires, en l’abaissant aux scrupules de la raison et aux révoltes de la conscience! Vous lui ôteriez vraiment tout ce qu’elle a de divin et de mystérieux et nous, les vrais amants, nous repousserions cette souffrance qui ne nous viendrait pas de plus haut que nous, du sommet même des autels où les encens païens fument toujours, rouges encore du sang des victimes humaines aux pieds du spectre immortel de l’unique Beauté! Ah! laissez-nous, du moins, la grandeur douloureuse du plus sublime de ces rêves, à nous qui ne cherchons, dans les caresses, que les délices de l’anéantissement.

II

Vous dites encore: la femme qui est seulement belle... Seulement! C’est cruel à dire: mais seulement celle-là a une raison d’être, même au point de vue de la dignité des races, dans la reproduction. Il faudrait que toutes les mères de famille fussent belles pour que l’humanité ne déchût pas! Leur ventre ne doit pas être seulement un sillon où le grain germe, mais un moule auguste où le cerveau prend son empreinte, où se modèlent les muscles pour les rudes travaux de la vie. Vous voyez donc que celui-là est un vertueux et un sage qui recherche la beauté noblement physique dans la femme. Ne demandez pas à une autre cause le prestige des mariages d’amour, devant la conscience obscure, mais au fond sagace des foules et le mépris, insuffisant à mon gré, qui s’attache aux mariages d’argent. Car ceux-là sont des malfaiteurs qui jettent des avortons par le monde, même habillés de soie et de velours. Ils crachent dans les sources de la vie où viennent boire toutes les forces de l’avenir. Aimer la femme pour sa beauté est le premier des devoirs, Madame. L’Amour qui s’attache aux splendeurs plastiques est tout simplement le sauveur de la souche humaine et en retarde l’abâtardissement. Ah! vous êtes généreuse en convenant que «la femme seulement belle peut inspirer de la Passion»! Mais vous avez tort d’ajouter qu’elle ne saurait inspirer l’Amour vrai, et de corroborer cette monstruosité par le commentaire suivant: «C’est pour cela que des femmes de cœur ne se donnent pas, dans la crainte de n’être aimées que pour des charmes fragiles et sujets à passer avec l’âge.»

Oh! Madame, comme je trouve que la vraie morale est de mon côté! Sous le prétexte que vos charmes sont fragiles, vous en refusez la joie à qui vous aime et, parce qu’ils passeront, vous jugez inutile d’en user dans leur fleur. Vous êtes, à la fois, égoïste pour les autres et cruelle pour vous-même. Est-ce donc une folie de respirer aujourd’hui la rose parce qu’elle ne sera demain qu’un effeuillement, et ignorez-vous le délicieux parfum que gardent encore les roses défleuries? Ainsi, pour qui vous a aimées, ô femmes, dans l’épanouissement de votre jeunesse et de votre beauté, un arome subtil de vos charmes défunts demeure un aveuglement très doux où s’effacent vos rides, où vos lèvres reprennent les carmins longuement baisés d’autrefois! Le souvenir est un magicien dont vous ignorez le pouvoir et les ingénieux mensonges. Mais, en dehors même des amants passés, pour les amants des autres et qui passent seulement, mais qui ont au cœur des ferveurs pareilles, la femme qui a été vraiment belle conserve un prestige indélébile, un glorieux stigmate devant lesquels s’agenouillent tous les respects. J’oserai dire qu’une femme qui a été vraiment belle l’est toujours. C’est même à cela que se mesure la véritable beauté. Ne soyez donc pas si économe, Madame, de ce qui ne s’use pas d’ailleurs autant que vous le croyez. Vous ignorez l’essence même de l’amour, si vous ne savez pas qu’elle est dans l’abandon, dans le sacrifice incessant de tout son être, dans le désir de s’abîmer éperdument en un être plus beau, en l’idéal vivant que dresse devant nous la Beauté! La femme qui aime vraiment craint toujours, au contraire de vous, de ne se pas donner assez. Elle ne se voudrait plus belle encore que pour accorder davantage, davantage et à jamais. Car ce n’est pas aimer que de se garder pour d’autres amours.